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 Sujet du message: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
Nouveau messagePublié: 25 Oct 2008, 19:10 
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Les références militaires dans l'oeuvre de Synesius de Cyrène.

Notes et commentaires de Damianus.

INTRODUCTION:

Synesius de Cyrène:

Né vers 370 à Cyrène en Libye, Synesius était le dernier fils d’une très ancienne famille de cette ville qui descendait, dit-on, des Héraclides (les fils d’Hercule).Il fit de solides études de philosophie et de mathématiques à Alexandrie où il devint le disciple préféré de la docte Hypatie, dernière directrice du célèbre Musée, qui gardait l’enseignement de Pythagore, de Platon et d’Aristote. Sous sa houlette Synesius devint un philosophe néo-platonicien à la manière de Plotin.

Signe des temps, Synesius, curiale et fils de curiale se convertit au Christianisme sous l’influence amicale du patriarche Théophile. Marié et père de famille il retourna vivre en Cyrénaïque. En 409, le Métropolite de Ptolémaïs étant décédé, les chrétiens de cette ville le demandèrent comme évêque à Théophile. Malgré les protestations d’indignité de l’élu le patriarche le consacra donc évêque de cette ville, métropole de la province romaine de la Pentapole. C'est à cette occasion que le nouvel évêque côtoya le monde militaire en suivant les opérations d'un commandant de cavalerie luttant contre les cavaliers nomades qui mettent à sac la province. Comme évêque, Synesius se dévoua entièrement à son peuple qu’il défendit avec ardeur contre le gouverneur Andronicus, sanglant tyran venu de Constantinople. Il lutta aussi contre les Eunomiens, partisans de la doctrine d’Arius. Il mourut aux environs de 414. Volontiers militant et politique engagé, Synesius se distingue par une radicalité de pensée qui tranche avec les discours ecclésiastiques habituels. Il est l'auteur de nombreux textes qui nous sont parvenus "intacts" tels des exercices de style rhétoriques, poétiques et philosophiques; des pamphlets, un traité, de nombreuses lettres, des poésies, des hymnes religieuses et des homélies. Original jusqu'au bout, sa correspondance trahit ses sentiments pour Hypatie et son dédain pour ne pas dire plus des moines, des faux philosophes et des fanatiques de Dieu.


Chronologie de la vie de Synesius de Cyrène.

An 370. Naissance de Synesius
Les Cynégétiques ont été sans doute son premier ouvrage; mais on ne sait en quelle année il les composa.
394. Il se rend à Alexandrie, où il connaît Hypatie.
395. Il visite Athènes.
396. Il écrit les Hymnes I et II.
397. Il voyage par mer au mois de mai; le vaisseau sur lequel il est embarqué est battu par la tempête et relâche au port d’Azaire.
Vers la fin de l’année, il est député par les villes de la Cyrénaïque à Constantinople, où il séjourne pendant trois ans.
399. Il adresse à Pæonius son discours sur le Don d’un astrolabe.
Il prononce devant Arcadius son discours sur la Royauté.
400. Le consul Aurélien est chassé par Gaïnas. Synesius écrit la première partie du traité sur la Providence. Le peuple se révolte à Constantinople contre les Goths : retour d’Aurélien. — Un tremblement de terre jette la terreur à Constantinople Synesius s’enfuit; il revient dans la Cyrénaïque, où il trouve la guerre.
An 401. Il compose l’Hymne III et la seconde partie du traité sur la Providence. — Vers la fin de l’année ou au commencement de l’année suivante il écrit le traité de la Calvitie.
402 ou 403. Il compose les Hymnes IV et VI.
403. Au commencement de l’année il va s’établir à Alexandrie; il s’y marie. — Il compose son Dion. — Dans le cours de cette année ou de l’année suivante il compose l’Hymne V.
404. Il écrit le traité des Songes. — Naissance de son premier fils.
405. Il revient dans la Cyrénaïque au commencement de l’année. Naissance de son second fils. — Céréalius arrive comme gouverneur dans la Pentapole; Cyrène est assiégée par les barbares.
405 ou 406. Synesius compose l’Hymne VIII.
407 ou 408. Il se fait chrétien et compose les hymnes VII et IX.
409. Il compose l’Hymne X. — Les habitants de Ptolémaïs le sollicitent d’accepter l’épiscopat : il s’y refuse d’abord.
410. Il se rend à Alexandrie; Il y est consacré. — Andronicus arrive comme gouverneur de la Pentapole, à la place de Gennadius. — Synésius revient à Ptolémaïs. Il perd un de ses enfants. — Les barbares reparaissent. — Anysius est nommé général.
411. Synesius se rend à Palébisque et à Hydrax. Il lutte contre Andronicus, et l’excommunie. Disgrâce d’Andronicus. — Anysius est rappelé: Synésius prononce la première Catastase.
412. Innocent succède à Anysius. Synesius perd un autre fils. Siège de Ptolémaïs. Seconde Catastase.
413. Il perd son dernier fils. Lui-même tombe malade et meurt.

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 Sujet du message: Re: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
Nouveau messagePublié: 25 Oct 2008, 19:22 
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Les références militaires dans l'œuvre de Synésius de Cyrène.

I) Abrégé du De Regno "De la royauté."

Traduction de H. Druon, "Œuvre de Synesius" Librairie Hachette 1878. Paris.

4. Tes oreilles sont agréablement chatouillées quand tous célèbrent ta grandeur. Et moi aussi je dis que jamais à personne n’a été donné un aussi vaste empire, des monceaux d’or tels que n’en possédait point l’ancien Darius, d’innombrables chevaux, et pour les monter, des archers, des cuirassiers, auxquels rien ne peut résister, lorsqu’ils ont un chef.

5. (…) Ton père est devenu, d’illustre général, empereur; toi c’est en ta qualité d’empereur que tu es général; tu dois à la Fortune de pouvoir te signaler par des exploits. La puissance qu’il a conquise par ses travaux est venue t’échoir par héritage ; mais tu ne peux la garder sans peine. (…)

Commentaire: Synesius dédicace ce petit traité moral à l'Empereur Arcadius (395-408). Le père en question n'est rien moins que Théodose Ier (379-395) qui, comme son père avant lui (Théodose l'ancien) était général avant d'être créé empereur par Gratien fils de Valentinien Ier.

(…) Vois ton père lui-même: quoiqu’il ne dût le rang suprême qu’à ses glorieux faits d’armes, l’envie n’a pas voulu que la vieillesse restât en repos : aussi Dieu lui a maintenu sa couronne. Marchant contre deux usurpateurs, il les défait l’un et l’autre, et aussitôt après son second triomphe il quitte la vie; [4] invincible dans les combats, il n’est vaincu que par la nature, à laquelle ne peuvent résister ni la vaillance ni le génie. Enseveli dans sa vertu, il vous a laissé [5] un empire incontesté : puissent votre propre vertu, et Dieu venant en aide à cette vertu, vous le conserver! (…)

Commentaire: Il s'agit des usurpateurs Maxime (383-388) et Eugène (392-394), vaincu chacun leur tout par Théodose Ier à la bataille de Poetovio en 388 pour le premier et à la bataille de la "rivière froide" en 394. L'Empereur à laissé dans les mémoire un très bon souvenir aussi bien chez son peuple que chez ses ennemis. Craint et respecté par les Goths, adulé par les Chrétiens pour sa ferveur (il est l'Empereur qui fit du Christianisme la religion d'Etat) et par les milieux "patriotiques" qui voient en lui le restaurateur de la paix "universelle". A l'exception de Zosime, l'unanimité semble accompagner sa mémoire. Les modernes en revanche considère la règne de Théodose Ier sous un jour plus contrasté.

6. (…) le roi règle ses penchants d’après les lois; le tyran érige en lois ses penchants : mais si opposée que soit leur vie, ils ont cela de commun qu’ils possèdent l’un et l’autre tout pouvoir. (…)

Commentaire: Le traité de Synesius se veut avant tout moral et pédagogique. .

7. (…) Voici l’une des choses que j’ai admirées chez les sages Egyptiens: ils donnent au divin Hermès deux faces; il est tout à la fois jeune et vieux. Si l’on pénètre le sens de ce symbole, cela signifie qu’il faut joindre l’intelligence à la vigueur, et que chacune des deux, privée de l’autre, est inutile. (…)

9. Jamais encore aucun nom n’a été trouvé qui pût faire connaître Dieu dans son essence même. Désespérant de pouvoir autrement le définir, les hommes l’ont désigné d’après ses attributs. Père, créateur, principe, cause des choses, de quelque manière qu’on l’appelle, toutes ces expressions n’indiquent que les relations de Dieu avec les êtres qui lui doivent l’existence. (…)

Commentaire: On sent ici chez Synesius un substrat Néo-platonicien dans cette définition très large du concept de Dieu. Bien qu'Evêque Chrétien, sa formation est traditionnelle, faite de philosophie et de rhétorique.

11. (…) C’est tout le contraire avec les tyrans; avec eux le proverbe a raison, se tenir loin de Jupiter et de sa foudre.(…)

13. Poursuivons notre discours. Il faut que le prince sorte de son palais, qu’il aille, en quittant ses amis, se mêler aux soldats, qui sont, eux aussi, à un moindre degré, des amis. Il doit descendre dans la plaine, tout inspecter par lui-même, hommes, chevaux, équipements; il doit se livrer à l’équitation avec le cavalier, à la course avec le fantassin, partager les exercices de l’hoplite pesamment armé, du peltaste armé à la légère, lancer la flèche avec l’archer. En s’associant à leurs occupations, il leur inspire un vif attachement; s’il les appelle ses compagnons, ce n’est pas une vaine manière de parler ; et, quand il leur donne ce nom dans ses harangues, ils sont là pour attester que c’est l’expression même de la vérité. (…)

(…) C’est ainsi qu’en se montrant souvent aux regards de ses soldats, le roi fait naître dans leurs cœurs une profonde affection pour sa personne. Et quel empire est plus solide que celui qui est défendu par l’amour de tous? Quel particulier, dans une humble condition, est plus en sûreté contre les embûches qu’un prince qui n’est un objet de crainte pour personne, mais pour qui tout le monde a des craintes? Le soldat est naturellement simple, ouvert; il se livre aisément à ceux qui vivent avec lui. (…)

(…)Quoi de plus méprisable qu’un roi qui ne serait connu de ses défenseurs mêmes que par ses portraits?

14. Le roi retirera de nombreux avantages de ses rapports fréquents avec les soldats: non seulement son armée ne fera, pour ainsi dire, avec lui qu’un seul corps animé d’un même esprit; mais dans les exercices variés des camps il pourra tantôt faire l’apprentissage de la guerre, tantôt s’initier à la science du commandement: c’est une école qui le prépare et qui l’excite aux œuvres sérieuses et considérables. Il n’est pas indifférent de pouvoir, quand le jour des batailles sera venu, appeler par leurs noms un général, un commandant de légion, un chef de cohorte ou d’escadron, un porte-enseigne à l’occasion, et même quelques-uns des vétérans les plus connus, les plus estimés parmi les cavaliers ou les fantassins. C’est par là qu’on les encourage. (…)

Cette ardeur, un prince saura l’inspirer à ses soldats en les appelant par leurs noms; chez celui-là même que le son de la trompette laisserait insensible, il éveillera l’amour de la gloire, il excitera son courage. On s’expose volontiers au danger sous les yeux de son roi. Pacifique ou belliqueux, un roi ne saurait avec trop de soin entretenir cette noble émulation. (…)

(…) Or on traite surtout un homme avec honneur quand on cite, pour le louer, un de ses actes de courage, un de ses succès. Vois Homère, il fait du roi le louangeur de ses sujets. Et qui donc hésitera à prodiguer son sang pour obtenir les éloges du prince? Voilà ce que tu gagneras à venir souvent au milieu des soldats. J’ajoute qu’ainsi tu connaîtras leurs caractères, leurs habitudes; tu sauras quelle place il convient d’assigner à chacun selon les circonstances. Fais encore cette réflexion: le roi est l’artisan de la guerre, comme le cordonnier est l’artisan de la chaussure; le cordonnier serait ridicule s’il ne connaissait pas les instruments de son métier: comment le roi pourra-t-il donc se servir des soldats, qui sont ses instruments, sans les connaître?


Commentaire:L'auteur donne volontiers sur son oeuvre des accents de traité qu'on dirait tout droit issu des sciences militaires. Ce penchant exprime bien l'admiration sans borne de Synesius pour l'armée à laquelle l'Evêque s'identifie parfois. Ces règles de bon sens ne sont pas sans évoquer Végèce. Moins théoriques qu'elles en ont l'air, elles manifestent aussi quelque chose du vécu personnel de l'auteur.

15. (…) Rien jadis n’a été plus fatal à l’Empire que le luxe théâtral déployé autour de la personne du Prince. On prépare dans le mystère un faste pompeux, dont vous faites ensuite étalage à la manière des barbares. Mais l’ostentation cache la faiblesse sous des dehors trompeurs. Que mon langage ne te blesse point; la faute n’est pas à toi, mais à ceux qui, les premiers, introduisirent ces habitudes pernicieuses et les transmirent à leurs successeurs. Le mal n’a fait que s’accroître avec le temps. Votre majesté même, et la crainte qu’en vous laissant voir souvent vous ne soyez l’objet de moins de respect, vous retiennent enfermés dans vos palais. Là, devenus vos propres captifs, privés de voir et d’entendre, vous perdez les leçons pratiques de l’expérience; vous ne vivez plus que pour les plaisirs du corps et pour les plus grossiers d’entre ces plaisirs, ceux du goût et du toucher; votre existence est celle d’un polype. Ainsi, pour vouloir être plus que des hommes, vous tombez même au-dessous de l’homme. Tandis que vous ne laissez pas pénétrer jusqu’à vous les centurions et les généraux, pour vous égayer vous faites votre société habituelle d’êtres à tête petite, à intelligence bornée, vrais avortons, produits imparfaits de la nature, semblables à de la fausse monnaie. (…)

Commentaire: En bon "militant", Synesius verse très souvent dans la polémique si ce n'est dans le pamphlet. Acte aussi courageux que risqué pour l'époque. Son statut d'Evêque le protége dans une large mesure. L'aura du philosophe et du religieux permettait souvent une liberté de parole vis à vis des grands de l'Empire qui ne serait pas toléré autrement. C'est en partie le sujet de l'Historien Peter Brown dans son livre "Pouvoir et persuasion dans l'Antiquité Tardive" Un ouvrage que je recommande fortement au passage. Le témoignage de Synesius est de qualité et reflète parfaitement les réalités de la cours impériale et du protocole qui entoure les enfants empereurs que sont Arcadius et Honorius en ce début de Ve siècle.

15 (…) toujours tu trouveras que les Etats n’ont dû leur grandeur qu’à des guerriers, chers à leurs compagnons d’armes, partageant avec eux la rude vie des camps, couchant comme eux sur la dure, se soumettant aux mêmes fatigues, ne s’accordant que les mêmes plaisirs. C’est par leurs travaux qu’ils élevaient si haut leur fortune; et une fois au faîte de la puissance, ils ne s’y maintenaient que par la sagesse de leurs conseils (…)

Commentaire: Encore cette attention particulière que l'auteur demande à des Empereurs qui ne seront jamais des empereurs guerriers.

(…)Je crois que l’Empereur doit respecter les institutions de la patrie. Mais n’appelons point de ce nom des habitudes de luxe introduites d’hier dans la république dégénérée: nos véritables institutions sont les règles de conduite qui servirent à établir la puissance romaine. (…)

Commentaire: cette description de la part de Synesius est sévère mais loin d'être fausse…

16. Au nom de la Divinité qui gouverne les rois, tâche de m’écouter patiemment, si dures que soient mes paroles: à quelle époque, selon toi, l’empire romain a-t-il été le plus florissant? Est-ce depuis que vous portez des habits de pourpre et d’or, depuis que des pierres précieuses, tirées du sein des montagnes ou des profondeurs d’une mer lointaine, chargent vos têtes, couvrent vos pieds, brillent à vos ceintures, pendent attachées à vos vêtements, forment vos agrafes, resplendissent sur vos sièges? Aussi, par la variété et par l’éclat de vos couleurs, vous devenez, comme les paons, un spectacle curieux à voir; et vous réalisez contre vous-mêmes cette imprécation d’Homère : Porter une tunique de pierre.[15] Encore ne vous suffit-il point de cette tunique: quand vous avez le titre de consul, vous ne pouvez plus entrer dans la salle où le sénat se réunit, soit pour nommer des magistrats, soit pour délibérer, sans être couverts d’un autre vêtement de même espèce. Alors ceux qui vous contemplent s’imaginent que seuls, entre tous les sénateurs, vous êtes heureux, que seuls vous exercez de réelles fonctions. Vous êtes fiers de votre fardeau ; vous ressemblez au captif qui, chargé de liens dorés, ne sentirait point sa misère ; séduit par l’éclat magnifique de ses chaînes, il ne regardera point comme triste la vie de la prison: et cependant sera-t-il plus libre que le malheureux dont les membres sont retenus dans des entraves du bois le plus grossier? Voici que le pavé et la terre nue sont trop durs pour vos pieds délicats; vous ne pouvez marcher que sur une poussière d’or: des chariots et des vaisseaux vous apportent à grands frais de contrées éloignées cette précieuse poussière; une nombreuse armée est occupée à la répandre (…)

Commentaire: comme nous l'avons remarqué plus haut, Synesius dépeint avec excellence la réalité de la cour et du quotidien des empereurs Arcadius et Honorius. Les usages que rapporte l'auteur ne sont même pas exagérés. C'est Dioclétien le premier qui introduit le faste oriental dans l'apparat impérial. Ce choix incompréhensible en apparence de la part d'un empereur conservateur s'explique par son souci d'apporter le lustre perdu durant le IIIe siècle de l'image impériale dévaluée par les années de guerres civiles. Pour endiguer cette facilité à proclamer des êtres d'exception, Dioclétien coupe l'empereur de la commune humanité pour lui donner un aspect surnaturel et divin. D'où l'utilisation de l'or, de la soie des pierreries qui décorent un costume jusque là resté très sobre. Les représentations confirment entièrement les dires de Synesius. Les ceintures, les fourreau, les chaussures sont décorés de pierreries, les manteaux brodés d'or. Les diptyques consulaires nous montrent encore ces toges fortement enrichies qui devaient peser leur poids. Sous Honorius et Arcadius, l'étiquette a depuis longtemps atteint sa maturité. C'est celle que gardera en grande partie l'Empire Byzantin. Pour se rendre compte de la richesse des rituels du protocole, il faut se référer au livre "Des Cérémonies" de Constantin Porphyrogénète s'appuyant sur un tradition reposant sur Constantin Ier.

(…) Mais quand donc surtout a-t-on vu prospérer les affaires de l’État? Est-ce maintenant, depuis que les empereurs s’enveloppent de mystère, depuis que, semblables aux lézards qui fuient la lumière dans leurs trous, vous vous cachez au fond de vos palais, afin que les hommes ne voient point que vous êtes des hommes comme eux ? N’était-ce pas plutôt quand nos armées étaient conduites par des chefs qui vivaient de la vie du soldat? Noircis par le soleil, simples et sévères dans leurs habitudes, ennemis du faste et de la pompe, ils se coiffaient du bonnet de laine des Lacédémoniens, comme les représentent encore leurs statues, qui excitent le rire des enfants, et font croire au peuple vieilli que ces héros, loin d’être heureux, menaient une existence misérable, si on la compare à la vôtre. Mais ils n’avaient pas besoin, ces guerriers, d’entourer de remparts leurs cités pour les protéger contre les invasions des barbares d’Europe et d’Asie. Par leurs exploits, au contraire, ils avertissaient l’ennemi d’avoir à défendre ses propres foyers ; souvent ils franchissaient l’Euphrate pour poursuivre les Parthes, l’Ister pour attaquer les Gètes et les Massagètes. Mais voici qu’aujourd’hui ces mêmes peuplades, jadis vaincues, après avoir changé les unes leur nom, les autres la couleur de leur teint, pour simuler des races terribles nouvellement sorties de terre, viennent à leur tour nous apporter l’épouvante; elles traversent les fleuves, et pour nous laisser en paix elles exigent un tribut. Allons, revêts la force ![15]

Commentaires: Si Synesius évoque le bonnet des soldats, il ne l'attribut pas aux Pannoniens mais aux Lacédémoniens. Il est possible que Synesius se trompent volontairement car nombre de ses références sont grecs. Y voit-il un prestige que les Pannoniens n'ont pas? Ou les Lacédémoniens portaient-ils un bonnet proche ou similaire? Pour Synesius, le bonnet est en laine. Il n'y a pas de doute sur l'identification de ces bonnets car il se réfère très distinctement à la coiffe des anciens empereurs que les enfants moquent à son époque. Cette anecdote est vraiment terrible… Il ne peut en effet s'agir que des statues des Tétrarques de la fin du IIIe et du début du IVe siècle suffisamment anciens pour vanter leurs vertus (Ce que Synesius fera plus tard…) tels les empereurs illyriens comme ceux du groupe de la place St Marc de Venise.

18. L’empereur dont je parle ne vivait pas dans un siècle éloigné du nôtre; l’aïeul d’un de nos vieillards, à moins d’avoir été père de fort bonne heure, ou d’avoir eu des fils qui, de fort bonne heure aussi, l’eussent rendu aïeul, pouvait le voir et le connaître. Ce prince, dit l’histoire, allait en guerre contre un des rois Arsacides qui avait insulté l’empire romain. Il venait de franchir les montagnes de l’Arménie; avant d’entrer sur le territoire ennemi, comme il se sentait faim, l’heure du repas arrivée, il ordonna à ses soldats de sortir des bagages toutes les provisions, toutes, car ils trouveraient maintenant dans le pays de quoi se nourrir; et il montrait de la main les campagnes des Parthes. Sur ces entrefaites se présentent des ambassadeurs envoyés par l’ennemi: ils s’attendaient à être d’abord reçus par les grands de la cour, entourés de leur suite, avec tout le cérémonial d’une audience, et pensaient qu’ainsi plusieurs jours s’écouleraient avant qu’ils fussent admis en présence de l’Empereur; et voici qu’ils le rencontrent, prenant son repas. Car on ne voyait pas alors cette multitude de gardes qui forment dans l’armée une autre armée; tous choisis pour l’éclat de leur jeunesse et pour la beauté de leur taille, fiers de leur chevelure blonde et touffue, Le visage et le front ruisselants de parfums;[16] ils portent des boucliers d’or, des lances d’or; leur présence nous annonce l’apparition du prince, comme les premiers rayons du jour annoncent l’approche du soleil. Mais là, point de corps d’apparat; c’était l’armée tout entière qui gardait et l’Empereur et l’Empire. Rien n’était donné à la pompe; ce qui distinguait les grands, ce n’était point le costume, mais l’élévation de l’âme; ils ne différaient du vulgaire que par les vertus intérieures; à leur habillement on les aurait pris pour de simples soldats. Tel parut Carin[17] en aux yeux des ambassadeurs. Sa tunique de pourpre était jetée sur l’herbe; pour tout mets il avait des pois cuits de la veille, avec un peu de porc salé. Sans se lever, sans changer de posture à la vue des députés, il les fait approcher. « Je sais, dit-il, que vous êtes venus pour me parler, car c’est moi qui suis Carin. Retournez de ce pas dire à votre jeune roi que s’il ne se hâte de me satisfaire il peut s’attendre à voir, avant qu’un mois soit écoulé, tout son pays ravagé et plus nu que ma tête. » Et en achevant ces mots il ôte son bonnet et leur montre sa tête aussi unie que le casque qu’il avait déposé à coté de lui. Puis il leur dit que s’ils ont faim ils peuvent, comme lui, prendre dans la marmite; sinon, qu’ils s’en aillent aussitôt, hors de l’enceinte du camp romain, car ils n’ont plus rien à faire comme ambassadeurs. Quand les députés, de retour chez eux, eurent raconté au peuple et au roi ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient entendu, tous, comme on pouvait s’y attendre, furent saisis de crainte et d’épouvante, à la pensée qu’ils auraient à combattre des hommes conduits par un empereur qui ne rougissait pas, tout empereur qu’il fût, d’être chauve, et qui invitait des convives à manger avec lui à la marmite. Ce roi orgueilleux, vaincu par la peur, vint disposé à tout céder, lui si fier de sa tiare et de sa robe magnifique, à un ennemi qui se contentait d’une tunique de laine commune et d’un méchant bonnet.

Commentaire: Très belle et très juste description de la garde impériale dont nous avons aussi les portraits dans la gloire de l'apparat comme sur l'exemple du Missorium de Théodose Ier ou sur la base de son obélisque à l'Hippodrome de Constantinople. Il peut s'agir des scholes palatines réputées recrutées en nombre chez les peuples germaniques, comme d'une simple description de la mode qui court dans les troupes d'Elite des Protectores domestici par exemple . En effet, Synesius revient plusieurs fois sur l'idée d'une armée dans l'armée. L'une privilégiée et l'autre vivant à la dure. Historiquement , L'empereur dont il est question dans cet épisode est Carus et non pas Carin, son fils inexpérimenté, et qui ne commanda jamais la campagne contre les Perses. Synesius très attaché au classicisme des formes, parle des Parthes au lieu des Perses mais l'ensemble de cette campagne est Historiquement attestée. Les représentations d'empereurs portant le bonnet Pannonien étant loin d'être rares, comme nous venons de le voir, l'anecdote colle encore une fois à la réalité et continue de faire le lien avec la description de Végèce du Bonnet Pannonien.

19. Tu connais sans doute un autre fait encore plus récent; car il est impossible que tu n’aies pas entendu parler de cet empereur qui, s’exposant lui-même, alla, sous les dehors d’un ambassadeur, explorer le pays ennemi.[18] Commander aux villes et aux armées, c’était remplir une dure fonction: aussi vit-on plus d’une fois refuser une souveraineté aussi laborieuse. Un prince,[19] après avoir régné de longues années, abdiqua, pour jouir au moins dans sa vieillesse des loisirs de la vie privée. Ce titre de roi, il n’y a pas longtemps que nous l’avons fait revivre; il était tombé en désuétude à Rome depuis l’expulsion des Tarquins. Maintenant, en vous parlant et en vous écrivant, nous vous qualifions de rois. Mais vous, soit avec intention, soit tout simplement par habitude, vous semblez repousser cette dénomination comme trop orgueilleuse. Jamais, dans les lettres que vous adressez à une cité, à un simple particulier, à un gouverneur de province, à un prince barbare, vous ne vous parez du nom de rois, vous ne vous appelez qu’empereurs. Empereur est le terme qui désigne un chef militaire, revêtu de pleins pouvoirs. C’est en qualité d’empereurs qu’Iphicrate et Périclès commandaient les flottes qui partaient d’Athènes. Ce titre n’avait rien qui pût choquer un peuple libre; car c’était le peuple même qui conférait par ses suffrages cette légitime autorité. (…)Un des magistrats d’Athènes s’appelait roi; mais il n’avait que des attributions limitées et inférieures;[20] c’est par une sorte d’ironie qu’il recevait ce nom dans une république qui ne connaissait aucun maître. Empereur, eux, ne signifiait pas souverain; mais la chose, comme le nom, était ce qu’il y avait de plus élevé. Eh! veut-on un témoignage évident de la sagesse des Romains? La monarchie, qui s’est établie chez eux, a tellement en aversion les maux enfantés par la tyrannie, qu’elle s’abstient, qu’elle se fait scrupule de prendre le nom de royauté. La tyrannie fait détester la monarchie, mais la royauté la fait aimer. La royauté! Platon l’appelle un bien vraiment divin, donné aux hommes.[21] Mais le même Platon dit aussi que la simplicité convient à tout ce qui est divin.[22] Dieu n’agit pas d’une manière théâtrale, il n’étonne pas par des prodiges; mais par ses conseils secrets (…)

Commentaire: Il est évident que les Empereurs Honorius et Arcadius connaissaient cet empereur "récent" puisque le stratagème du déguisement pour espionner l'ennemi fut employé à plusieurs reprises par Théodose Ier, le père des garçons, notamment lors de ses campagnes contre les Goths. Zosime relate une de ces aventures où l'empereur accompagné par plusieurs de ses hommes fut reconnu dans une taverne (oui, je sais ça fait très Kamelott comme anecdote…) Sans le nommer, l'empereur qui retourna à la vie civile n'est rien moins que l'Empereur Dioclétien.

21. Comment donc, laissant de côté les considérations générales à propos de l’idée que nous devons nous faire d’un roi, arrivons-nous à parler du présent état de choses? La Philosophie nous apprenait tout à l’heure qu’un roi doit venir souvent au milieu de son armée, et ne point se renfermer dans son palais; car c’est, disait-elle, en se laissant approcher familièrement tous les jours qu’un souverain obtient cette affection, qui est la plus sûre de toutes les gardes. Mais quand le philosophe qui aime le roi lui prescrit de vivre avec les soldats et de partager leurs exercices, de quels soldats entend-il parler? De ceux qui sortent de nos villes et de nos campagnes, de ceux que les pays soumis à ton autorité t’envoient comme défenseurs, et qui sont choisis pour protéger l’État et les lois auxquels ils sont redevables des soins donnés à Leur enfance et à leur jeunesse. Voilà ceux que Platon compare aux chiens fidèles. Mais le berger se garde bien de mettre les loups avec les chiens; car, quoique pris jeunes, et en apparence apprivoisés, un jour ils seraient dangereux pour le troupeau : dès qu’ils sentiraient faiblir la vigilance ou la vigueur des chiens, aussitôt ils se jetteraient sur les brebis et sur le berger. Le législateur ne doit point fournir lui-même des armes à ceux qui ne sont point nés, qui n’ont point été élevés sous l’empire des lois de son pays; car quelle garantie a-t-il de leurs dispositions bienveillantes? Il faut ou une témérité singulière ou le don de la divination pour voir une nombreuse jeunesse, étrangère à nos institutions et à nos mœurs, s’exercer chez nous au métier des armes, et pour ne point s’en effrayer: car nous devons croire, ou que ces barbares se piquent aujourd’hui de sagesse, ou, si nous désespérons d’un tel prodige, que le rocher de Tantale, suspendu au-dessus de nos têtes, ne tient plus qu’à un fil. Ils fondront sur nous dès qu’ils espéreront pouvoir le faire avec succès. Voici déjà que quelques symptômes annoncent la crise prochaine. L’Empire, semblable à un malade plein d’humeurs pernicieuses, souffre en plusieurs endroits; les parties affectées empêchent ce grand corps de revenir à son état de santé et de repos. Or, pour guérir les individus comme les sociétés, il faut faire disparaître la cause du mal : c’est un précepte à l’usage des médecins et des empereurs. Mais ne point se mettre en défense contre les barbares, comme s’ils nous étaient dévoués ; mais permettre que les citoyens, exemptés, quand ils le demandent, du service militaire, désertent en foule, pour d’autres carrières, les rangs de l’armée, qu’est-ce donc, si ce n’est courir à notre perte? Plutôt que de laisser chez nous les Scythes porter les armes, il faudrait demander à nos champs les bras qui les cultivent et qui sauraient les défendre. Mais arrachons d’abord le philosophe à son école, l’artisan à son atelier, le marchand à son comptoir; crions à cette foule, bourdonnante et désœuvrée, qui vit aux théâtres, qu’il est temps enfin d’agir si elle ne veut passer bientôt des rires aux gémissements, et qu’il n’est point de raison, bonne ou mauvaise, qui doive empêcher les Romains d’avoir une armée nationale. Dans les familles comme dans les Etats, c’est sur l’homme que repose la défense commune; la femme est chargée des soins domestiques. Pouvons-nous admettre que chez nous les hommes manquent à leur devoir? N’est-ce pas une honte que les citoyens d’un empire si florissant cèdent à d’autres le prix de la bravoure guerrière? Eh ! quand même ces étrangers remporteraient pour nous de nombreuses victoires, moi je rougirais encore de leur devoir de tels services. Mais Je le sens, je le vois[24] (Lacune) et il ne faut pour le comprendre qu’un peu d’intelligence, lorsqu’entre deux races que je puis appeler l’une virile, l’autre efféminée, il n’existe aucune communauté d’origine, aucun lien de parenté, il suffira du moindre prétexte pour que la race armée veuille asservir la race pacifique : énervée par le repos, celle-ci aura un jour à lutter contre des adversaires aguerris. Avant d’en arriver à cette extrémité vers laquelle nous marchons, reprenons des sentiments dignes des Romains; accoutumons-nous à ne devoir qu’à nous-mêmes nos triomphes; plus d’alliance avec les barbares! Qu’aucune place ne leur soit laissée dans l’Etat!

Commentaire: Toute cette partie de Synesius de Cyrène est certainement la plus connue des lecteurs car souvent citée par les Historiens pour appuyer l'état de l'empire au Ve siècle. Ses mots font échos à ceux de Végèce et aux inquiétudes de l'intelligentsia romaine traditionnelle. Synesius comme auteur du début du Ve siècle apparaît presque prophétique dans ses remarques. Nous verrons plus loin, que son analyse apparaît fort juste concernant les limites de l'intégration des barbares dans l'empire.

22. D’abord il faut leur fermer l’entrée des magistratures et les exclure du sénat, eux qui n’avaient que du dédain pour les honneurs que les Romains sont si fiers, et à juste titre, d’obtenir. A voir ce qui se passe aujourd’hui, le dieu de la guerre et la déesse qui préside aux conseils, Thémis, doivent souvent, j’imagine, détourner la tête de honte: des chefs, habillés de peaux de bêtes, commandent à des soldats vêtus de la chlamyde. Des barbares, dépouillant leur grossier sayon, se couvrent de la toge, et viennent avec les magistrats romains délibérer sur les affaires publiques, assis au premier rang après les consuls, au-dessus de tant d’illustres citoyens! Puis, à peine sortis du sénat, ils reprennent leurs habits de peaux, et se moquent avec leurs compagnons de cette toge, incommode vêtement, disent-ils, pour des hommes qui veulent tirer l’épée. L’étrangeté de notre conduite m’étonne souvent; mais voici surtout ce qui me confond. Dans toutes les maisons qui jouissent de quelque aisance, on trouve comme esclaves des Scythes : pour maître d’hôtel, pour boulanger, pour échanson, on prend des Scythes; les serviteurs qui portent ces lits étroits et pliants sur lesquels les maîtres peuvent s’asseoir dans les rues sont encore des Scythes, race née de tout temps pour l’esclavage, et bonne seulement à servir les Romains. Mais que ces hommes blonds et coiffés à la manière des Eubéens soient, dans le même pays, esclaves des particuliers et maîtres de l’État, c’est quelque chose d’inouï, c’est le plus révoltant spectacle. Si ce n’est pas là une énigme, je ne sais où on en pourra trouver une. Autrefois en Gaule de vils gladiateurs, Crixus et Spartacus, destinés à servir dans l’amphithéâtre de victimes expiatoires pour le peuple romain, prirent la fuite, et, s’armant pour renverser les lois, ils suscitèrent cette guerre servile, la plus terrible qu’eurent à soutenir les Romains; il fallut des généraux, des consuls, et la fortune de Pompée pour sauver la république d’une ruine imminente. Les fugitifs qui allaient rejoindre Spartacus et Crixus n’étaient pas du même pays que leurs chefs, n’appartenaient pas tous à une même nation. Mais la similitude de leur fortune et l’occasion favorable les unirent dans une même entreprise; car naturellement tout esclave est, je crois, l’ennemi de son maître, quand il espère le vaincre. Ne sommes-nous pas aujourd’hui dans des circonstances analogues? Et même combien plus désastreux encore sera le fléau que nous entretenons contre nous! Car aujourd’hui il ne s’agit plus seulement d’une révolte commencée par deux hommes, tous deux méprisés. Des armées tout entières, de même race que nos esclaves, peuplades sanguinaires reçues, pour notre malheur, dans l’Empire, comptent des chefs élevés en dignité parmi leurs compatriotes et parmi nous. Quelle erreur est la nôtre! Indépendamment des soldats qui leur obéissent, ces chefs n’auront qu’à le vouloir, n’en doute point, pour voir accourir sous leurs ordres nos esclaves les plus résolus, les plus audacieux, disposés à commettre toutes sortes de brigandages pour se rassasier de liberté. Il faut renverser cette force qui nous menace, il faut étouffer l’incendie encore caché. N’attendons point que ces étrangers laissent éclater leur haine: le mal, qu’on détruit aisément dans son germe, s’enracine avec le temps. L’Empereur doit, épurer son armée, comme on nettoie le blé, en séparant les mauvaises graines et les semences parasites qui étouffent dans sa croissance le pur froment. Si tu trouves mes conseils difficiles à suivre, c’est que tu oublies sur quels hommes tu règnes, et de quelle race je parle. Les Romains ont vaincu cette race, et le bruit de leur gloire s’en est accru ; ils triomphent, par le conseil et par la valeur, de tous les peuples qu’ils rencontrent, et, comme ces dieux dont parle Homère, "ils ont parcouru le monde pour juger les vertus et les crimes des hommes.[25]

Commentaire: Le voici le plus célèbre extrait de Synesius. Volontiers pamphlétaire, il traduit aussi les angoisses de l'élite romaine. Il fait parti, avec les détracteurs du début du Ve siècle hostiles à la direction de Stilicho, de ces romains profondément anti-barbares mentionnés par Zosime. Synesius en est le plus parfait représentant. Son discours est haineux et prône la supériorité civilisationnelle de Rome sur les germains et les scythes en particulier (les Goths en fait…) Il déni le droit au germains (orientaux…) à participer aux affaires de l'Empire. Pour les Historiens modernes, le discours de Synesius est déjà un combat d'arrière garde. On pourrait le qualifier aisément "d'extrémiste" réactionnaire Il n'empêche qu'il problématise avec beaucoup de justesse les limites d'intégration de la romanisation classique, anticipant de plusieurs dizaines d'années les complications que connaîtra l'empire à partir de la seconde moitié du Ve siècle. De ce point de vu là, Synesius ne se trompe pas. Seul les solutions prônées peuvent paraître dépassées et inadaptées.

23. Les Scythes, au contraire, sont ces peuplades dont Hérodote nous raconte et dont nous-mêmes nous voyons la lâcheté. C’est chez eux que de tous côtés on va se fournir d’esclaves errants et sans patrie, ils changent constamment de contrée; de là cette expression passée en proverbe, la solitude des Scythes. Comme l’histoire nous le rapporte, les Cimmériens d’abord, puis d’autres peuples, ensuite des femmes, plus tard nos ancêtres, et enfin les Macédoniens, les ont tour à tour mis en fuite ; renvoyés d’un côté, ils allaient de l’autre, pour être chassés de nouveau: nomades qui ne s’arrêtent que quand l’ennemi qui les poursuit les a poussés sur un autre ennemi. Jadis leurs irruptions subites effrayèrent quelquefois certains peuples, comme les Assyriens, les Mèdes, les Palestins. Mais dans leurs récentes émigrations, quand ils sont venus vers nous, c’est en suppliants, et non en ennemis. Ils trouvaient dans les Romains des hommes qu’il était facile, non pas de vaincre, mais d’émouvoir, et qui devaient se laisser toucher par leurs prières : alors, comme on pouvait s’y attendre, cette nature sauvage commença à s’enhardir et à se montrer ingrate. Aussi ton père s’arma contre eux; punis bientôt, ils vinrent se jeter à ses genoux, priant et gémissant ainsi que leurs femmes. Ton père avait vaincu dans les combats ; il céda à la compassion: il les fit relever; il leur accorda, avec son alliance, une place dans l’Etat, il leur ouvrit l’accès aux honneurs; des terres furent assignées à ces mortels ennemis de l’Empire par un prince que son courage même et sa magnanimité rendaient trop facile. Mais des barbares ne comprennent rien à la vertu: depuis ce temps-là jusqu’aujourd’hui ils n’ont cessé de rire de nous, en songeant au châtiment qu’ils méritaient et à la récompense qu’ils ont reçue. Le bruit de leur fortune a engagé leurs voisins à suivre leurs traces; et voici qu’abandonnant leurs contrées, des hordes de cavaliers armés d’arcs viennent nous demander, à nous qui sommes d’humeur trop faible, que nous les recevions en amis: et leur prétention se justifie par l’accueil que nous avons fait à la dernière des nations. Nous sommes forcés de leur faire, quoiqu’à contre cœur, bonne mine : l’expression est vulgaire; mais le philosophe, pour se faire comprendre, n’est pas difficile sur le choix des mots; il use même de locutions triviales, pourvu qu’elles rendent clairement sa pensée.

Commentaire: Voir plus haut.

24. Comment donc ne trouverions-nous point de difficulté, aujourd’hui qu’il faut, pour reconquérir notre gloire passée, "Chasser ces chiens maudits qu’amena le Destin [26]" Mais si tu veux m’en croire, cette œuvre qui paraît si difficile deviendra aisée ; il suffit d’accroître le nombre de nos soldats, et de leur rendre la confiance, Puis, quand nous aurons une armée indigène, ajoute à ta puissance une force qui lui manque aujourd’hui, et dont Homère a fait le signe distinctif des grands cœurs, quand il a dit : "Terrible est le courroux des rois, enfants des dieux. [27] Ton courroux! déploie-le contre ces barbares; et bientôt, soumis à tes ordres, ils laboureront la terre, comme jadis les Messéniens, après avoir mis bas les armes, servirent d’Ilotes aux Spartiates; ou bien, reprenant la route par laquelle ils sont venus, ils fuiront, ils iront annoncer au delà de l’Ister qu’aujourd’hui les Romains ne sont plus aussi faciles, et qu’à leur tête est un prince jeune, vaillant, "Sévère, et devant qui l’innocent même a peur.[28] "
Commentaire: Dans la même ligne, voilà donc en substance la solution de Synesius. Radicale en diable, elle est difficilement applicable au moment de la rédaction de son traité. Son discours tranche avec l'eclésisatique de l'époque qui prône au contraire un rapprochement des peuples par la voie du Christ gommant les spécificités ethniques. Cette compassion pour l'Humanité, Synesius n'en a que faire. Le Goth, Arrien, considéré comme un esclave de nature (un sous-homme donc…) est vu comme un agresseur. Malheureusement, l'avenir proche lui donnera en partie raison. Il est le porte parole par excellence du parti anti-barbare et conservateur de Rome Chrétien ou Païen, le raisonnement est identique.

25. Mais assez sur ce sujet. Jusqu’ici nous avons fait l’éducation du roi belliqueux; nous avons maintenant à former le roi pacifique. Mais, disons-le d’abord, un roi belliqueux peut, mieux que tout autre, être pacifique. En effet celui-là seul conserve aisément la paix qui a la force nécessaire pour faire repentir un ennemi de ses injustes agressions. Un prince s’est assuré un règne tranquille lorsque, ne voulant attaquer personne, il s’est mis en état de repousser toutes les attaques; pour qu’on ne songe pas à le combattre, il faut qu’il soit tout prêt à se battre. La paix est de beaucoup préférable à la guerre, car on ne fait la guerre que pour avoir la paix; l’objet que l’on poursuit est plus précieux que les moyens mis en œuvre pour l’atteindre. L’empire comprend deux populations, l’une armée, l’autre sans armes: le souverain se doit à l’une et à l’autre. Après s’être mêlé aux soldats, qu’il parcoure les provinces, les cités; qu’il se montre à ceux qui peuvent, en toute sécurité, grâce à nos guerriers, vaquer aux travaux des champs et jouir des bienfaits de la vie civile; qu’il visita autant de contrées, autant de villes qu’il lui sera possible. Même les parties de l’Empire qu’il ne pourra voir devront encore ressentir les effets de sa sollicitude; voici surtout comment il peut la témoigner.

26. Les ambassadeurs ont un caractère sacré; mais de quel secours précieux ils sont en outre pour un prince! En conversant avec eux il se rendra présentes les choses lointaines; ses soins vigilants ne se renfermeront pas dans les étroites limites qui bornent ses regards; sans avoir vu de ses propres yeux les misères qu’il soulage, il relèvera tout ce qui tombe, il adoucira par ses largesses les besoins des populations souffrantes, il allégera les charges de ceux qui succombent sous le poids de l’impôt; il préviendra la guerre avant qu’elle n’éclate; ou, si elle a éclaté, il la mènera promptement à bonne fin; en un mot il prendra toutes les mesures nécessaires au bien public. Ainsi, par l’intermédiaire des ambassadeurs, il pourra, comme un dieu, "tout voir et tout entendre.[29]" Qu’il se laisse aisément aborder; qu’il se montre, pour les députés des villes lointaines aussi bien que pour ceux des cités voisines, "facile comme un père: [30]: ce sont les expressions dont se sert Homère quand il fait l’éloge d’un roi pacifique.


Commentaire: Quelques infos supplémentaires que j'apprécie, notamment sur le statut des ambassadeurs…

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 Sujet du message: Re: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
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II) "Catastases".

Prononcé à l'époque de la grande invasion des Barbares, quand Gennodius était gouverneur et Innocentius duc. A Talélaeus, professeur de Rhétorique.

Les Catastases de Synesius sont un document rare car ils retracent sur deux ans l'évolution d'une situation militaire précaire avec un grand souci de précision. L'apport des informations de Synesius est considérable en tant que témoignage sur des provinces dont nous ne connaîtrions rien sans cela, occultées qu'elles sont par des événements de portée plus historique et vécues en tant que tel par les chroniqueurs et les analystes du début du Ve siècle. Nous lisons ici le drame d'une actualité locale. C'est vraiment ainsi qu'il faut lire les Catastases, car en dehors de la stylistique de l'auteur, formé aux arts libéraux, les Catastases apparaissent comme des rapports ou des bulletins d'informations susceptibles d'alerter le publique. Ce publique est connu. D'abord dans la dédicace mais aussi par l'étude des modes de communication des élites entre elles pour la période de l'Antiquité Tardive. Dans un premier temps, ces discours (car il s'agit avant tout de cela…) sont lus devant un auditoire, au sein d'un cercle d'amis ou de personnalités, ou pour Synesius, peut-être aussi devant l'assemblée de son "église". A partir de là, le contenu du discours est censé se propager d'une première à une seconde écoute. En parallèle, les discours sont écrits, retravaillés et dupliqués pour être envoyés cette fois à des hommes d'influence capable de plaider avec conviction et talent la cause de l'auteur originel. Ce procédé est très courant, et on s'étonne de la facilité avec laquelle l'information est véhiculée dans un monde sans mode de communication moderne. De nombreux émissaires et ambassades transitent dans l'empire, elles ne sont pas toutes étrangères, elles sont généralement composées d'envoyés provinciaux venus remettre des doléances ou prendre la défense d'intérêts divers. Les plus écoutés étant les philosophes, les professeurs de rhétorique, les hommes d'Eglises, respectés et populaires.


Catastase I:

1 (…)Je ne suis que l’écho de la population tout entière et de chacun de vous, en faisant l’éloge de tous nos défenseurs. D’ailleurs c’est un hommage que je dois personnellement leur rendre: plus que tous les autres je suis le représentant de la cité; interprète des sentiments de tous, je viens donc, au nom de la ville, au nom de chaque citoyen, payer à nos bienfaiteurs une dette de remerciements. N’est-ce pas à moi, dont la mission est de prier pour le peuple, qu’il appartient d’exprimer notre gratitude envers celui dont la valeur et le dévouement ont relevé ce peuple ? Pourrai-je jamais assez louer celui qui, par ses fatigues, m’a donné la joie de voir mes vœux exaucés? Je demandais à Dieu la destruction de ces méchants, de ces affreux barbares : le bras d’Anysius, soutenu par Dieu, les a détruits.

Commentaire: Synesius se fait le défenseur et le porte parole de la Pentapole menacée par le pillage et les assauts répétés de tribus nomades qui harcèlent à cette époque les cités de la Cyrénaïque. Ces ennemis dont on ne sait pas grand chose sont des cavaliers que Synesius nomme Ausuriens. La Pentapole de Libye est attenante à l'Egypte dont il est plusieurs fois question dans les Catastases de Synesius. En effet, La Cyrénaïque fait partie du Diocèse d'Egypte et est divisée en deux provinces: La Libye Inférieure et la Libye Supérieure. La Pentapole est une circonscription qui comprends comme son nom l'indique, un ensemble de cinq cités importantes: Cyrène bien sûr, Ptolémaïs, Apollonia, Arsinoë et Bérénice. Anysius dont Synesius fait le héros local est un commandant de cavalerie qu'il soutient et encense pour sa défense énergique de la Pentapole.

2. Naguère ces cavaliers, qui envahissaient notre pays, étaient au nombre de plus de mille. Il n’en reste plus la cinquième partie, nous disent ceux qui, après avoir tant souffert des incursions de l’ennemi, survivent et ont pu compter les cadavres étendus sur le champ de bataille. Pour vaincre, Anysius n’a pas eu besoin d’une armée; il n’avait avec lui que quarante combattants. Je ne veux pas dire de mal de la cavalerie et de l’infanterie que nous entretenons; mais enfin Anysius n’a recours qu’aux Unnigardes; il a laissé en arrière ces autres soldats bien plus nombreux; ils n’ont même pas assisté aux exploits de cette troupe choisie. Avec un chef tel qu’Anysius de quoi ne sont pas capables les Unnigardes? Il est leur capitaine et leur commandant, leur compagnon et leur général; armé comme eux, il parcourt avec eux la contrée; il va partout, et partout la victoire le suit. Si nous avions deux cents Unnigardes de plus, avec l’aide de Dieu notre courageux défenseur porterait, j’ose le dire, la guerre jusque chez nos ennemis. Nous demanderons l’envoi de deux cents Unnigardes : conduits par Anysius, ils iront délivrer nos compatriotes prisonniers chez les barbares. Puissé-je voir ces hordes sauvages dépouillées à leur tour et captives, et leurs chefs devenus nos esclaves ! Voilà ce que nous pouvions souhaiter naguère, ce qu’il nous est aujourd’hui permis d’espérer. Car les faits d’armes dont: nous sommes les témoins nous répondent assez de l’avenir. Mais il faut qu’Anysius ait à sa disposition deux cents Unnigardes. Comme il sait tirer bon parti de ces braves soldats ! Il les lance comme il lui plaît sur l’ennemi, il les tient dans sa main. Avec Anysius les Unnigardes sont invincibles. Sans Anysius nos quarante Unnigardes (je ne crains pas de le dire devant eux) auront toujours la même intrépidité; mais je n’ose garantir qu’ils seront aussi sûrs de vaincre.

Commentaire: Dans cette première Catastase, Synesius évoque les succès du commandant Anysius qui semble retourner contre eux la tactique de harcèlement et de coup de main employée par les cavaliers nomades à l'aide d'une troupe choisie de 40 cavaliers seulement. On ne sait rien des Unnigardes. De quels cavaliers s'agit-il? Des Auxiliaires, des gardes personnels, des Huns? En tout cas des cavaliers d'élite, et Synesius réclame un renfort de troupe de même nature que ces Unnigardes (c'est donc qu'ils viennent d'ailleurs…) et fait bien la distinction avec les troupes romaines locales, en nombre mais qui se contentent de tenir les cités. Surtout Synesius demande instamment que le commandant de Cavalerie Anysius leur soit laissé en poste, ce qui ne sera pas le cas.

3. Il faut adresser à l’Empereur une relation exacte de tout ce qui se passe, lui demander d’envoyer des renforts, et de prolonger les pouvoirs d’Anysius. Quel chef admirable! Un fléau, plus terrible encore que la guerre avec les barbares, nous désolait pendant la paix, je veux dire l’insolence des soldats et l’avidité des généraux: n’est-ce pas Anysius qui nous en a délivrés? Seul entre tous ceux qui nous ont commandés, il permet aux citoyens opprimés d’élever la voix plus haut que les soldats. N’est-il pas incorruptible? Ne dédaigne-t-il pas même les profits licites? N’est-il pas profondément religieux, lui qui, dans tous ses discours, dans tous ses actes, a d’abord présente à l’esprit la pensée de Dieu? Adressons donc au ciel d’unanimes prières, pour qu’Anysius obtienne une longue suite de jours heureux, et que ses vertus agissent avec ses années.

Commentaire: Anysius est présenté comme le sauveur espéré. A cette occasion l'auteur revient sur un fait récurrent de l'époque tardive: La corruption des soldats qui est loin d'être un simple mythe. De nombreux exemples nous sont en effet connus à travers les Historiens contemporains. Anysius semble avoir remit de l'ordre dans tout cela, mais nous verrons que la situation est loin d'être aussi nette qu'elle ne paraît.

Catastase II:

1. (…) Qu’on le sache au plus tôt: la Pentapole, naguère florissante, comptait parmi les provinces, sinon les plus considérables, du moins les plus dévouées à l’Empereur. Ils ne l’ignorent pas tous ceux qui ont donné leurs soins aux affaires publiques. Le premier de tous, on le dit et je le crois, c’est le grand Anthémius. Il sait qu’à toutes les époques, et surtout quand des tyrans voulaient établir leur domination, nous avons été, sans hésitation, les fidèles sujets de l’Empereur. Jusqu’ici la Pentapole faisait partie du monde romain; mais voici qu’elle est perdue pour l’Empire; on ne la comptera plus parmi les provinces. Oui, c’en est fait maintenant de la Pentapole, c’en est fini d’elle : cruellement éprouvée depuis sept ans, mais prolongeant son agonie, elle rassemblait, elle rappelait tout ce qui lui restait encore de souffle.

2. Béni soit Anysius! Il nous a fait vivre une année de plus, en armant les citoyens pour la défense de leurs foyers, en conduisant les Unnigardes contre l’ennemi. Il a retardé notre ruine. Les barbares n’envahissaient point en masse notre pays; ils en étaient réduits à nous harceler seulement par leurs brigandages, fuyant et reparaissant tour à tour. Vaincus dans trois rencontres ils n’osaient plus combattre; maintenant leurs chevaux foulent nos campagnes; nos soldats sont renfermés dans les villes; dispersés çà et là, et le mal date du temps de Céréalius, ils ne peuvent se soutenir mutuellement, faute d’être réunis. Aussi comme les ennemis triomphent! Eux qui, l’an dernier, presque sans armes, étaient toujours prêts à tourner le dos, aujourd’hui ils nous assiègent; aujourd’hui, après avoir détruit nos bourgs, ils viennent en troupes nombreuses investir nos cités. Et que manque-t-il à leurs succès? Les Ausuriens ont revêtu les cuirasses arrachées aux cavaliers thraces; ce n’est pas qu’ils aient besoin de ces dépouilles, mais ils s’en parent pour nous insulter; ils portent des boucliers enlevés aux Marcomans il ne reste plus de la légion romaine que les soldats armés à la légère; encore est-ce à la pitié de l’ennemi qu’ils doivent leur salut. Je plains leur malheur à tous, je ne leur en fais pas un reproche. Car contre des adversaires bien supérieurs en nombre et ramassés que pouvaient les Unnigardes divisés en plusieurs escouades? Avec l’aide de Dieu, et grâce à leur expérience militaire, ils ont pu échapper au péril; mais comment auraient-ils infligé des désastres à l’ennemi, quand on ne les envoyait combattre qu’à regret? Dès qu’ils s’élançaient sur les barbares, comme sur une proie, leurs chefs les arrêtaient dans leur course, et les rappelaient, sans les laisser se rassasier de carnage. D’ailleurs il faudrait, derrière les Unnigardes, des troupes de réserve. Une phalange, semblable à une bonne épée dont la pointe acérée s’appuie sur une lame large et solide, voilà ce qu’il nous faudrait. Avec cela on porte à l’ennemi des coups terribles. Mais nous avons trop peu de ressources pour soutenir la guerre; non, nous ne pouvons même pas la soutenir dans notre propre pays. Si l’on n’envoie pas les Unnigardes faire des incursions sur le territoire même des barbares, il nous faut, pour résister, quatre cents soldats; ou plutôt c’est naguère qu’il nous fallait quatre cents soldats et un général, avant que nous ne fussions vaincus, avant que les ennemis n’eussent remporté tant de succès. Voici que leurs femmes mêmes se mêlent aux combattants. J’en ai vu beaucoup, oui, je les ai vues, porter le glaive tout en allaitant leurs enfants.


Commentaire: Vraisemblablement, un an s'est écoulé entre la première Catastase et la seconde. Les victoires passées ne sont déjà plus qu'un souvenir et le rapport de force s'est considérablement inversé. Ce que nous pouvons déjà comprendre de la situation de la Pentapole, c'est que celle-ci, même si elle n'affronte pas des dangers comparables à l'Occident, est sous-défendue et manque de moyens, au moins en hommes, puisqu'il y a demande répétée. Le témoignage de Synesius est très précis, Les troupes romaines ont connus l'an dernier trois "grandes" victoires contre les Ausuriens sans toutefois empêcher leur brigandages. Il est fort possible que l'unité de Cavalerie d'Anysius ait seulement suffit à cette tache comme l'auteur semble le dire à plusieurs reprises. Toutefois des engagements plus durs ont eu lieu contre une concentration d'ennemis plus importante où les romains ont très clairement perdu. Comment pouvons nous être catégorique? Ce sont les informations équivoques de Synesius qui nous mettent sur la voie. Que viennent faire les cuirasses des Thraces et les boucliers des Marcomans dans cette histoire? Ils viennent signaler la présence non pas de Thraces ou de Marcomans à proprement parler mais d'unités romaines répondant à ces qualificatifs. Une fois n'est pas coutume, le hasard faisant bien les choses, nous pouvons nous référer avec confiance à la Notitia Dignitatum rédigée très peu de temps avant ou après les événements qui nous concernent. Sur ce document, nous voyons en effet une seconde cohorte de Thrace sous le commandement du Comes limitis d'Egypte susceptible de venir aux secours de la Pentapole et une vexillation de cavaliers Comitatenses dits Macomanni sous les ordres du Comes d'Afrique. Une zone géographique capable de pourvoir de même en renforts. Malheureusement les dates très serrées de la rédaction de la Notitia Dignitatum et du témoignage de Synesius mort en 414 ne permet pas d'établir une chronologie sûr du possible envoi de ces troupes en Pentapole. Si pour la IIe cohorte Thrace, il y a peu de doute, il est impossible de savoir à partir de la Notitia, si les unités mentionnées n'ont pas encore été envoyé en Pentapole pour s'y faire battre, ou si déjà vaincues elles figurent dans leurs bases d'origine reconstituées par la suite. Qu'importe au final, les troupes mentionnées par Synesius existent, ce qui est déjà une information intéressante en elle-même. Si nous pouvons estimer la cohorte Thrace à 500 fantassins et la vexillation à 1000 cavaliers, recoupée en second lieu avec la demande de renfort de 400 hommes, nous pouvons considérer raisonnablement que Synesius exagère à dessein la réalité du danger que constitue "l'invasion" des Ausuriens. La référence à la phalange montée en pointe d'épée est une allusion à l'ordre de bataille dit en Cuneus, à ne pas confondre toutefois avec la formation en "tête de porc".

3. Et comment n’aimeraient-ils pas une guerre où ils trouvent si peu de danger? Craindre pour moi-même, pour mes contemporains, pour la province, quelle honte! Qu’êtes-vous devenue, fierté des temps anciens ? Jadis conquérants des nations, les Romains réunissaient sous leurs lois les terres les plus éloignées; mais aujourd’hui ils sont menacés de se voir arracher, par une race nomade et misérable, les villes de la Grèce, de la Libye, et même en Egypte Alexandrie ! Ce n’est pas tout de nous voir ruinés, ne sommes-nous pas aussi avilis? Rougissons, si nous avons encore quelque sentiment d’honneur. Sont-ils assez audacieux ces barbares qui portent la désolation dans toute la contrée? Pour eux, il n’est point de montagne inaccessible, point de forteresse imprenable; ils parcourent, ils fouillent, ils dépeuplent nos campagnes. J’ai lu, dans je ne sais plus quel historien grec, ces lignes: Les ennemis laissaient les femmes et les enfants pour attester les ravages de la guerre. Tout autre est le sort de la Pentapole. Des femmes et des enfants, n’est-ce pas un précieux butin pour les Ausuriens? Les femmes mettront pour eux au monde des auxiliaires; les enfants, quand ils auront grandi, iront avec eux au combat ; car nous nous attachons à ceux qui nous ont nourris plus qu’à ceux qui nous ont donné le jour. O douleur ! Nos fils vont accroître ces hordes étrangères; emmenés captifs, ils seront un jour pour nous d’autres ennemis; ils reviendront en armes contre leur patrie; ils ravageront le champ que dans leurs premières années-ils aidaient leurs pères à cultiver. Oui, à l’heure où je parle, toute notre jeunesse s’en va loin de nous; elle nous est enlevée, elle est prisonnière. Personne ne veut ni ne peut venir à notre secours. Le général, dit-on, était tout prêt à se dévouer pour nous; mais il en est empêché par ces gens d’Alexandrie, qui, pour le malheur de la Pentapole, occupent chez nous des commandements militaires. Et puis serait-il juste de tomber sur un vieillard que son âge avancé et sa longue maladie excusent suffisamment?

Commentaire: Nous avons ici la confirmation que nous soupçonnions plus haut. C'est Alexandrie, et donc l'Egypte qui est responsable militairement de la défense de la Pentapole de Libye. C'est aux autorités militaires ou gouvernementales égyptiennes que Synesius s'adresse pour obtenir les moyens de défense de sa province. Sans leur soutien, ce que les allusions de Synesius permettent de croire, la Cyrénaïque est incapable d'assurer sa défense militaire, non par manque de troupe, mais par manque de troupe aguerries et de commandants compétents. D'où l'image du héros comme est présenté Anysius, lui-même pas très éloigné des personnages d'Aegydius ou d'Ecdicius, vaillants défenseurs Arvernes qui quelques années plus tard repoussent les Goths quand cela leur est possible à l'aide de troupes montées et levées à leurs frais. Des personnages montrés comme des sauveurs temporaires qui pourraient très bien être à l'origine de la genèse "romaine" de personnages mythiques tel le célèbre "Arthur"…

4. Il était cependant bien facile, si nous avions eu de bons chefs, de rabaisser l’insolence et de punir l’impiété de ces barbares. Temples sainte, objets sacrés, est-il rien qu’ils aient respecté? N’ont-ils pas, dans le territoire de Barca, fouillé les tombes récentes? N’ont-ils pas, dans toute l’étendue de l’Ampélitide, incendié et détruit les églises? N’ont-ils pas pris les tables saintes pour leurs festins? Les vases mystiques, consacrés aux cérémonies de la religion, ne vont-ils pas, emportés aujourd’hui dans une contrée ennemie, servir au culte des démons? Pour des oreilles pieuses n’est-ce pas un supplice que le récit de pareilles horreurs ? La destruction de nos forteresses, le pillage de nos biens, l’enlèvement du reste de nos brebis et de nos bœufs que nous avions en vain cachés dans les vallons les plus reculés, tant de maux ne peuvent se décrire ; nos plaintes resteront toujours au-dessous de la réalité. Nos ennemis ont chargé cinq mille chameaux de leur butin; ils s’en retournent trois fois plus nombreux qu’ils n’étaient venus, tant ils emmènent de captifs.

Commentaire: Encore une série de détails intéressant sur l'ampleur de la menace ennemie. En partant du chiffre mentionné dans la première Catastase où les cavaliers ennemis sont évalués à plus de 1000 hommes réduits par la suite au cinquième de leur forces, nous pouvons être certain que la seconde invasion fut de dimension plus sérieuse. Une cohorte de fantassins et une vexillation ont été écrasé, le chiffre des forces romaines est alors au bas mot de 1500 hommes sans compter les 40 Unnigardes qui semblent-ils sont aussi de la partie. A cette force "mobile" la seule que nous pouvons considérer comme opérationnelle, nous devons encore exclure un chiffre X de soldats et de milices locales gardant les murs des villes. Si nous nous tenons à cette évaluation relative, les Nomades peuvent être comptabilisés autour d'une nombre égale ou supérieur à 1500 hommes. Nous connaissons en revanche le nombre de leurs chameaux contenant leur butin: 5000. Une règle simple en terme de logistique veut que le train de bagage soit du double supérieur à l'effectif réel des hommes en marche. Nous montons donc à un effectif total autour de 2500 hommes qui n'est ni excessif (Synesius ne réclame que 400 hommes supplémentaire…) ni insuffisant pour espérer vaincre une force romaine de 1500 hommes même augmenté de renforts locaux. Si on admet cette estimation, on peut encore dans la lancée, proposer un nombre de 5000 prisonniers.

5. La Pentapole a succombé, elle a péri; elle est finie, elle est tuée, elle est morte; elle n’existe plus ni pour nous ni pour l’Empereur; car pour l’Empereur une province qui ne lui rapportera plus rien est une province perdue: et que pourra-t-on retirer d’un désert? Pour moi je n’ai plus de patrie, puisque je m’exilerai. Si j’avais un vaisseau, déjà je serais en mer, je chercherais une île où me réfugier. Car l’Égypte ne m’offre point un sûr asile; monté sur un chameau, le soldat Ausurien peut nous y poursuivre. Porté par les vents, j’irai donc vivre dans les îles, de riche devenu pauvre, fugitif. Je serai moins qu’un habitant de Cythère; car, quand je me demande où j’irai, je vois que Cythère est en face de la Pentapole: c’est là sans doute que me porteront les vents du midi ; j’y vivrai, étranger, errant. Si j’ose parler de la noblesse de ma race, on ne me croira point, ô Cyrène, dont les archives font remonter mon origine jusqu’aux Héraclides! Ici je puis gémir librement parmi ceux qui connaissent l’illustration de ma famille. Tombeaux doriens, où je ne trouverai point de place! Infortunée Ptolémaïs, dont j’aurai été le dernier évêque! Tant de calamités pèsent trop sur mon âme: je ne puis en dire davantage ; les larmes étouffent ma voix. Je n’ai plus qu’une seule pensée, c’est que je vais être contraint d’abandonner le sanctuaire. Il faut s’embarquer, il faut fuir. Mais quand on m’appellera sur le vaisseau, je demanderai que l’on attende: j’irai d’abord au temple du Seigneur; je ferai le tour de l’autel, j’arroserai le pavé de mes larmes; je ne me retirerai qu’après avoir baisé le seuil et le tabernacle. Oh! combien de fois, en appelant Dieu, je retournerai la tête! Combien de fois je m’attacherai aux barreaux du sanctuaire! Mais la nécessité est inflexible et sans pitié. Je voudrais accorder à mes yeux un sommeil que ne vienne point troubler le son des trompettes. Combien de temps encore faudra-t-il me tenir debout sur les remparts, et défendre les passages de nos tours ? Je succombe à la fatigue de placer des sentinelles nocturnes, et de garder à mon tour ceux qui viennent de me garder moi-même. Moi qui souvent ai passé des nuits sans sommeil à contempler le lever des astres, je suis brisé par les veilles que je supporte pour observer les mouvements de l’ennemi. Nous ne dormons que quelques instants mesurés par la clepsydre : encore ce court repos est-il souvent interrompu par le signal d’alarme. Si je ferme un instant les yeux, oh! dans quels rêves horribles me jettent les inquiétudes de la journée! Mes peines cessent, mais pour faire place à d’autres peines. Nous fuyons, nous sommes pris, blessés, enchainés, vendus. Que de fois je me suis réveillé, heureux de sortir ainsi de l’esclavage ! Que de fois je me suis réveillé, haletant, couvert de sueur ! La fin de mon sommeil était aussi la fin de ma course précipitée pour fuir un ennemi armé. C’est pour nous seul qu’il n’y a plus de vérité dans ces vers où Hésiode nous dit que l’espérance reste au fond du tonneau. Non, nous n’espérons plus, nous sommes sans force.

6. S’il est une vie qui, suivant une expression proverbiale, ne soit plus une vie, n’est-ce pas la nôtre, ô mes auditeurs? Notre perte peut-elle se retarder? Qu’attendre de l’avenir? Dieu ne jette sur la Pentapole que des regards de colère; nous subissons de cruels châtiments. L’invasion des sauterelles nous a déjà durement éprouvés, moins toutefois que l’incendie qui, avant la venue des ennemis, a ravagé trois de nos cantons. Quel sera donc le terme de nos maux? Si les îles sont exemptes de tant d’infortunes, dès que la mer sera plus calme, je m’embarquerai. Mais je crains que le malheur ne m’en laisse pas le temps. Car il avance, le jour fixé pour l’assaut, comme nous en menace, dit-on, le courrier qui précède l’armée ennemie. Voici l’heure suprême où les prêtres, en face de si pressants dangers, devront courir au temple de Dieu. Pour moi, je demeurerai à mon poste dans l’église; je placerai devant moi les vases sacrés qui renferment l’eau lustrale ; j’embrasserai les colonnes qui supportent la sainte table : je m’y attacherai vivant, j’y tomberai mort. Je suis le ministre du Seigneur : je lui dois peut-être le sacrifice de ma vie. Dieu jettera sans doute un regard de pitié sur l’autel an tache arrosé du sang du pontife.
Agis pour nous, viens à notre secours,
Thalélæus, maître en l’art des discours.


Commentaire: Les mots de Synesius sont consciemment très forts. D'abord, tout simplement pour convaincre son auditoire et les autorités auxquels ces discours s'adressent. Ensuite, parce qu'ils traduisent une angoisse qu'il rationalise dans son art mais qui est le fruit d'une émotion partagée avec l'ensemble de la population de la Pentapole. On peut la considérer comme excessive mais elle est vécue sur le fait de l'actualité. Nous savons rétrospectivement que la situation de la pentapole était loin d'être l'image d'apocalypse que Synesius nous peint. En réalité, la menace que subie les province de Cyrénaïque est très loin de ce que vit quasiment sur l'heure d'autres provinces de l'empire. Nous seulement, la Pentapole n'est aucunement sur le point de disparaître, mais elle ne sera même pas inquiétée par la futur invasion des Vandales. Elle restera dans l'Empire bien après sa chute en Occident, au sein de l'Empire oriental jusqu'à la conquête Islamique. D'ailleurs, la situation sera rétablie dans le courant de l'année 413 avec l'arrivée d'un nouveau chef militaire répondant au nom de Marcellin, honnête et compétent, débarqué de Constantinople. Même si Il ne faut pas non plus chasser d'un revers de mains les difficultés rencontrées par la Pentapole, elles ne sont pas différentes de celles de l'Egypte accusée d'incompétence, et qui devait se garder elle-même les troupes nécessaire pour lutter contre la pression des cavaliers Blemmyes et Arabes. Au final, ce que nous pouvons retenir est que la Pentapole, sans être sous le coup des "grandes invasions", est victime de déprédations violentes au moment où celle-ci se trouve sous-défendue ou du moins très nettement mal défendue.

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 Sujet du message: Re: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
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III) Extraits des Lettres de Synesius: "correspondances aux militaires":

125. A Anysius. (En Cyrénaïque.)
Jean, que j’aime beaucoup, parce qu’il vous aime, vient d’être fort malade; mais il souffrait moins encore de sa maladie que du déplaisir d’être éloigné de vous; son état ne lui permet pas encore de vous rejoindre. Ce qui achève de le désoler, c’est qu’il désire se distinguer par quelque exploit; et il ne supporte qu’avec impatience l’inaction à laquelle il se voit condamné.
De Ptolémaïs, Année 411.


126. A Anysius (En cyrénaïque)
Tout dernièrement la nouvelle m’arrivait de Cyrène que l’ennemi approchait; je songeais à envoyer tout de suite à Teuchire pour vous le faire savoir; mais un messager est venu nous apprendre que vous occupiez déjà avec vos soldats les hauteurs du pays. Vous avez donc été averti avant nous. Puisse Dieu vous récompenser de votre diligence et maintenant et plus tard. Mais je vous ai adressé mes félicitations, en même temps que je m’informais de vos affaires; elles sont en bon état, je l’espère. J’ai à cœur, fort à cœur (et peut-il en être autrement?) le bonheur de la Pentapole, la mère de ma mère, comme disent les Crétois, et je n’ai pas moins souci de vous et de votre gloire: aussi à chacune de vos victoires tout le monde vient me faire compliment. Intéressé comme je le suis à vos succès, ô le meilleur des hommes et des généraux, j’ai donc le droit de savoir ce que vous faites. J’ai exhorté Jean à se signaler: vous trouverez en lui, Dieu aidant, un vaillant soldat. Accordez-lui votre protection, à cause de son frère qui vous rendra à lui seul autant de services que plusieurs. Moi qui connais à fond ces deux jeunes gens, et qui sais combien ils tiennent à l’estime l’un de l’autre, je vous donne le conseil qui me semble le meilleur : si vous le suivez, rien de mieux. Saluez de ma part les compagnons qui servent sous vos ordres. Je désire voir bientôt mon ami de retour, et il me rapportera de bonnes nouvelles de cette guerre: quoiqu’il ne soit pas bien intrépide, il s’est mis hardiment en route, comptant que les chemins étaient sûrs, grâce à vos armes. Rendez à Cyrène les deux frères; ils combattront pour la patrie qui les a élevés et nourris.
De Ptolémaïs, Année 411.


127. A Anysius (à Ptolémaïs.)
La lumière et les ténèbres ne sauraient habiter ensemble il est dans leur nature de rester séparées. Nous revenions de vous faire cortège, quand nous avons rencontré Andronicus.
De Ptolémaïs, Année 411


128. A Anysius. (En Cyrénaïque.)
Rien ne serait plus utile à la Pentapole que d’avoir des Unnigardes, soldais vaillants et honnêtes, plutôt que des troupes indigènes, et même que tous les auxiliaires qui ont été envoyés dans notre pays. En effet ceux-ci, même quand ils étaient supérieurs en nombre, n’ont jamais livré bataille avec confiance; mais les Unnigardes, dans deux ou trois affaires, sans être plus de quarante, en sont venus aux mains avec plus de mille ennemis; aidés par Dieu et commandés par vous, ils ont remporté les plus grandes et les plus belles victoires. Les barbares se sont à peine montrés, que les uns sont tués, les autres chassés; puis les Unnigardes reviennent, parcourant les hauteurs, toujours au guet pour arrêter les incursions de l’ennemi, comme ces fidèles chiens de garde qui errent à l’entour du troupeau, pour le protéger contre les attaques du loup. Mais je rougis quand je vois ces braves gens ne retirer que de la peine pour prix des services qu’ils nous ont rendus. Je n’ai pu lire sans tristesse la lettre qu’ils m’ont écrite, et je crois que vous ne devez pas rester indifférent à leur prière. Ils désirent (cette demande est trop juste et nous ne devions pas attendre qu’ils nous la fissent) que j’intercède auprès de vous et que vous intercédiez auprès de l’Empereur pour qu’on ne les inscrive pas, eux qui sont des soldats d’élite, au rôle des troupes indigènes. Ce sera une grande perte, pour eux et pour nous, s’ils se voient retirer les grâces impériales, s’ils sont privés de leurs chevaux, de leur armement, de la solde qui leur est nécessaire. Je vous en prie, vous qui vous êtes distingué à leur tête, ne laissez pas infliger à vos compagnons d’armes cette dégradation; mais qu’ils gardent leur rang et les avantages dont ils jouissaient. Il en sera ainsi si vous faites savoir à notre clément Empereur combien ils sont utiles à la Pentapole. Priez en outre l’Empereur d’ajouter cent soixante de ces soldats aux quarante que nous avons déjà: car n’est-il pas certain que, Dieu aidant, deux cents Unnigardes, tous animés du même esprit et du même courage que ceux dont je loue les bonnes qualités, en auront bientôt fini, commandés par vous, avec les Ausuriens? Qu’est-il besoin de lever tant de troupes, et de tant dépenser chaque année pour leur entretien? N’ayons que peu de soldats, mais que ce soient de vrais soldats.
De Ptolémaïs. Année 411.


137. A Anysius. (Dans la Cyrénaïque.)
Carnas est bien lent à s’exécuter; ni de gré ni de force il ne peut se décider à devenir honnête. Il faut pourtant qu’il paraisse devant nous, que nous sachions ce qu’il dit, et s’il osera me regarder, lui qui veut m’acheter malgré moi le cheval qu’iL m’a volé: car sans cheval, dit-il, il ne peut être soldat. Le prix qu’il m’offre est dérisoire; comme je ne l’accepte pas, il refuse de me rendre le cheval, et croit en être légitime possesseur. Quand on est un Agathocle ou un Denys, on peut, avec le pouvoir despotique dont on jouit, se permettre impunément toutes sortes de méfaits; mais un Camas de Cappharodis devra rendre des comptes à la justice. Si on l’amène devant vous, faites-le-moi savoir, afin que je fasse venir de Cyrène des témoins qui le confondent.
De Ptolémaïs, Année 412.


138. A Anysius. (En Cyrénaïque.)
Vous avez agi pour moi comme un fils pour son père; je voue en remercie. Carnas m’a supplié, et Dieu lui-même appuyait ses supplications: car un prêtre peut-il, dans les jours de jeûne, permettre qu’à cause de lui un homme soit arrêté? Celui qui a amené Camas ne l’a point relâché, on le lui a enlevé. Si la contrainte qu’il a subie lui attire un châtiment de votre part, j’aurai le regret d’avoir, par mon indulgence à l’égard d’un coupable, fait du tort à un innocent.
De Ptolémaïs, Année 412.


148. A Anysius. (A Constantinople.)
Celui à qui j’ai remis cette lettre est philosophe de cœur, mais avocat de profession. Il pouvait, tant qu’Anysius a été chez nous et qu’il y a eu une Pentapole, exercer ici son métier. Après votre départ, nous avons été livrés aux ennemis; plus de tribunaux: il s’est décidé à chercher une autre cité, où il puisse tirer parti de sa parole pour vivre, et se faire connaître comme avocat. Tâchez de lui procurer la faveur de quelqu’un de ceux qui gouvernent les provinces. J’en atteste la Divinité qui préside à notre amitié, ceux auxquels vous l’aurez recommandé vous seront eux-mêmes reconnaissants, quand ils auront fait l’épreuve de ce qu’il vaut.
De Ptolémaïs, Année 412.


155. Au Général. (A Constantinople.)
La louange est le salaire de la vertu. Marcellin a droit à vos éloges, aujourd’hui qu’il est sorti de charge, aujourd’hui que nous ne pouvons plus être soupçonnés de flatterie. En venant ici il trouvait nos villes désolées par deux fléaux : au dehors la fureur des bandes barbares, au dedans l’indiscipline des soldats et l’avidité des chefs. Marcellin est apparu comme un Dieu : avec un seul jour de combat il a vaincu les ennemis; avec sa vigilance de tous les instants il a ramené ses subordonnés à la règle: il a ainsi rendu la paix et l’ordre à nos cités. Il n’a pas voulu de ces profits que la coutume semble autoriser; il n’a pas essayé de spolier les riches, il n’a pas maltraité les pauvres; il s’est montré pieux envers Dieu, juste envers les citoyens, humain envers les suppliants. Aussi, prêtre philosophe, je le loue sans rougir, moi qui jamais ne me suis laissé arracher un témoignage intéressé. Nous voudrions voir ici les juges de Marcellin : ensemble ou séparément, tous, habitants de Ptolémaïs, nous essaierions de nous acquitter envers lui dans la mesure de notre pouvoir, mais non de son mérite; car aucun éloge ne peut être à la hauteur de ses actions. Alors je parlerais volontiers au nom de tous; mais puisqu’aujourd’hui il est loin de nous, nous voulons du moins, solliciteurs et non sollicités, lui rendre témoignage par lettre.
De Ptolémaïs, Année 413.

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Nouveau messagePublié: 25 Oct 2008, 19:36 
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IV) "Eloge de la calvitie":

17. (…) Or le casque, comme son nom l’indique, n’est en réalité qu’un crâne d’airain. — Mais on y ajuste des crins de cheval. — Oui, sans doute, mais ceux qui ont eu à se servir d’un casque savent bien comment il est fait. Je dirai, pour ceux qui l’ignorent, que si l’on adapte une rangée de crins, c’est derrière, entre le métal et la laine qui le garnit intérieurement; mais sur la surface convexe du casque jamais on ne ferait tenir de cheveux: Vulcain lui-même y perdrait sa peine. (…)

Commentaire: Il s'agit ici d'un des nombreux exercice de style que Synesius aime créer à l'envie. Ce texte est mineur et se veut académique. Il ne se révèle toutefois pas sans humour en révélant peut-être un trait physique de son auteur. Enfin, Synesius cumule les jeux de mots et les double sens en esthète de la langue grec, jeu qu'il interrompt toutefois ici pour préciser sa pensée en exposant un exemple tiré de son expérience pratique. Si le texte s'en trouve alourdi, il offre une information majeur au reconstituteur. La composition d'un habillage d'intérieur de casque fait de crins de cheval recouvert de laine. Ces donnés sont à compiler avec le sous- casque Leiden et l'anecdote d'Ammien Marcellin utilisant un sous-casque en guise de récipiant.

FIN.

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 Sujet du message: Re: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
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Bravo, des témoignages très riches quand à l'histoire d'une des provinces de l'empire. Je ne peux m'empêcher de faire l'analogie (comme tu l'as faîtes en évoquant Arthur) avec la Britannia à la même époque.
Les informations sur l'armée sont aussi excellentes, bien sur la référence au sous casque, mais aussi celle au bonnet panonnien, ou en l'occurrence, "lacédémonien". Peut on conclure qu'il est acceptable qu'il soit finalement fait de laine et pas systématiquement de peau ?

Un peu à part, prévois tu d'autres articles de ce genre consacrés à Zosime ou à Sidoine Apollinaire ?

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 Sujet du message: Re: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
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Déjà fait pour Zosime, j'avais zappé :roll:

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 Sujet du message: Re: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
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Oui, Zosime est fait depuis longtemps, mais en effet Sidoine Appolinaire est actuellement en route ainsi que d'autres synthèse de ce type (traduction de l'éloge funèbre de Julien par Libanios et la vie de Constantin par Eusèbe de Césarée...)

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 Sujet du message: Re: Les références militaires dans Synesius de Cyrène.
Nouveau messagePublié: 21 Jan 2010, 12:02 
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Comme Synésius de Cyrène est d'actualité avec l'excellent film "Agora", j'en profite pour émettre un rectificatif ou plutôt une précision bienvenue. Pour le naïf que je suis, j'informe les intéressés que les Unnigardes, cités par Synésius sont bien, pour ceux qui en auraient douté, des cavaliers Huns.

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