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 Sujet du message: Hiérarchisation dans la société civile
Nouveau messagePublié: 11 Nov 2008, 22:11 
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Le spectacle du pouvoir

Extraits tirés de Mc Müllen : « Le déclin de Rome et la corruption du pouvoir ». Belles Lettres, 1991 ». Ouvrage intéressant, quoique d’un parti pris passablement négatif. Comme il est évoqué dans le texte, les usages ci-dessus décrits ne sont qu’une évolution de ceux en vigueur durant la République et le Haut-Empire. Il faut donc à tout prix pas y voir des moeurs sociales exclusives à l’antiquité tardive, même si la société s’est encore un peu plus stratifiée dès le IVème siècle


[....]
Le parti pris de hauteur, grâce auquel la classe supérieure se maintenant au-dessus de toutes les autres ne fut aucunement adouci sous le Bas-Empire. Une loi de Constance II de 357 ne peut être plus précise :

« Que personne n’ose aspirer à quelque dignité ou grade que ce soit s’il est un de ces marchands de bas étage, changeur, vil chargé d’office ou vulgaire agent de quelque service, toute cette fange de fonctionnaires vivant d’ignobles profits de cet acabit »

Le ton est donné… Cicéron n’avait d’ailleurs rien dit d’autre en son temps, quoique de manière plus concise et élégante.

C’est tout naturellement aussi que Jérôme oppose en un contraste abrupt « les masses ignobles et les magnats, les gouverneurs » au sein de la foule en visite à St. Hilarion : Et il est tout naturel aussi de considérer le vulgus comme la victime inévitable des potentes viri. Car non seulement les gens de basse extraction semblent vivre dans un monde à part, mais c’est de ce monde-là que leurs supérieurs espèrent tirer profit dans leur lutte pour s’élever et s’enrichir.

Quant à ces êtres supérieurs, ils ne sont jamais satisfaits. Considérons un membre de l'élite de Gaza. Nous pourrions lui demander:
« Monsieur Dusommet, pourriez-vous me dire, s'il vous plaît, comment vous vous considérez au sein de votre propre ville? » et lui de répliquer : « je me tiens pour un citoyen tout à fait considérable, sinon le tout premier. » Et nous « Si vous allez à Césarée, quelle figure y faites-vous? » Lui « je crois bien être dans une meilleure situation que les magistrats de là-bas. » Et à Antioche? « Un bouseux, ou un vulgaire rustre, paganos »; et à Constantinople, devant l'empereur? « Un simple mendiant. » 6

Cette conversation, pour imaginaire qu'elle soit, exprime bien le sens aigu de la stratification sociale que même un personnage très important - dans sa propre petite ville s'entend - devait avoir; et elle rappelle aussi le paradoxe noté plus haut : même au sein de l'élite qui se considérait comme telle, il y avait de nombreuses distinctions et de nombreux échelons à franchir pour atteindre le sommet.
En conséquence, le monde extérieur, le monde des bonnes manières, était réglé par des formes très rigoureusement appliquées (nous ne manquons pas d'aperçus sur ce sujet, même si peu d'entre eux concernent les scènes d'intérieur). Un gouverneur se rendant en ville devait y être accueilli bien avant les portes par un défilé des « clans sacerdotaux, des organisations politiques actives et du peuple » et tout particulièrement par les conseillers. Toute négligence dans ce domaine était punie. Dans la rue, un homme à cheval mais d'un statut inférieur devait mettre pied à terre. Sinon le sénateur croisé risquait de se souvenir de lui et de se venger. Si deux hommes se croisaient en litière, l'inférieur descendait le premier pour saluer l'autre; à défaut, il se souvenait pendant des années de l'honneur qui lui avait été rendu si l'ordre avait été inversé.. L'ignorance des rangs n'excusait rien. On pouvait reconnaître facilement le sénateur à certains détails de son habillement, sans parler de sa distinction ni de l'apparat qui l'entourait généralement; un citoyen distingué occasionnellement pouvait se voir accorder le droit de porter du rouge en ville; les fonctionnaires de toutes sortes prirent plus tard l'habitude de se ceindre de l'insigne de leur charge, le cingulum ou zone; la taille des éléments décoratifs cousus sur les manteaux et tuniques - et même le manteau lui-même (figure 14. L’auteur cite les représentations de la chapelle des enseignes de Louqsor) pouvaient signifier quelque chose du rang hiérarchique du personnage.
De plus, les gens d'importance évoluaient normalement en public accompagnés d'une suite très imposante; aussi pouvait-on les repérer lorsqu'ils descendaient la rue, et l'on s'écartait s'ils étaient à pied, ou l'on faisait place à leur voiture attelée (et éclairée de torches, la nuit). La plus grande partie de leur suite ou de leur garde se composait d'esclaves, mais s'y joignaient aussi des amis personnels ou des dépendants. Moins de vingt personnes faisait mesquin, du moins selon les critères en vigueur à Antioche

Les titres honorifiques tels que « Père de notre cité » « Fils », « Fondateur », « Père nourricier », « Salut de notre cité » sont fréquents dans les décrets municipaux en provenance &s provinces orientales. Il existe un lexique complet - et des plus imaginatifs - de ces termes de louange en usage, et pas seulement en Orient. A l'ouest, on affectionnait en manière de style un vocabulaire plus vague, plus vaste aussi : perfectissimus, splendidissimus, eminentissimus, qui furent peu à peu réservés l'un aux membres de l'ordre équestre, le deuxième aux sénateurs, le troisième à certains fonctionnaires de très haut rang. Au quatrième siècle, les membres du rang le plus élevé du sénat étaient distingués selon des subdivisions additionnelles, chacun- étant classé sous son adjectif spécifique, latin à l'origine mais pourvu de son équivalent grec On peut découvrir certains aspects importants et intéressants de la société romaine en spéculant - et rien qu'en spéculant - sur les processus selon lesquels certains niveaux de personnel politique reçurent d'abord certains termes de louanges, puis en vinrent à s'assurer des droits exclusifs sur ces termes, jusqu'à ce qu'au quatrième siècle ces vocables fissent l'objet d'une législation officielle. Le rang était quelque chose d'essentiel, et nullement la chimère d'une affectation imbécile.
Poursuivons : il était convenable d'embrasser, en signe de bienvenue, l'ourlet de la robe de l'empereur, un genou, une main. 12

. Les pairs s'embrassaient au même niveau . Parmi les personnages officiels, en commençant par les décurions et en remontant vers le sommet de la hiérarchie, ce droit fut aussi protégé par le biais des définitions juridiques et des privilèges, ce à partir de 385. Les Romains de l'Empire tardif, selon toute apparence dans toutes les provinces (puisque la législation concernait tout l'Empire), à l'intérieur comme à l'extérieur de l'église, s'attendaient, quand ils ne l'exigeaient pas, à être classés ni plus haut ni plus bas que les documents officiels ne le leur permettaient; il en allait de même pour l'ordonnance des cérémonies et pour les autres circonstances de la vie publique; s'ils étaient coupables d'avoir usurpé un rang supérieur, ils en étaient rétrogradés :
« Les personnes qui ont eu assez de présomption pour s'être appropriées les insignes d'un honneur qui ne leur est pas dû devront rester debout »
tandis que les autres lors d'une réunion de la curie, disposaient de sièges. Et si un tel souci du rang, étalé aux yeux de tous et fortement affirmé, avait déjà une longue histoire sous l'Empire, il semble qu'une attention encore plus aiguë y fut portée dans la description qu'on nous fait d'un certain Valerius, décurion d'Emèse dans les années 440, qui :

« s'est emparé indûment de la ceinture des postes de rang illustre, dans l'intention de prendre appui sur les insignes de cette haute dignité pour mettre à exécution ses projets offensants. Accompagné d'une horde de barbares il a fait irruption dans la salle personnelle du gouverneur de la province, et il a exigé d'être placé devant, s'est assis à droite de celui auquel nous avons confié le droit et dont nous croyons que dépend le sort des provinciaux; ensuite, apres avoir mis en fuite les assistants du gouverneur, il a tout gâché et il a fait le vide. Cet homme, riche de crimes autant que de biens, recevait chez lui les décurions, dans le but de frauder les comptes publics. Il a opposé aux percepteurs sa garde d'esclaves contrairement à l'ordre public, et de ce fait, le trésor de Notre sérénité a souffert par sa folie une perte importante. »

La sanction infligée à un rustre de cet acabit ne fut point trop sévère : on lui fit réintégrer les rangs des décurions et on requit de lui qu'il accomplît ponctuellement les tâches de routine auxquelles ce statut l'astreignait 14

L'intérêt de ce témoignage n'est pas tant l'historiette elle-même que l'horreur et le scandale qu'elle suscite parmi les autorités centrales de l'Empire. Exprimant leurs sentiments, elles les inculquent à tous les citoyens. Il est vrai, le coupable avait détourné à son profit le flot fiscal qui eût dû aller au trésor. C'était déjà beaucoup. Il avait défié l'autorité légale par la force. Il s'était assis là où il ne fallait pas, avait revêtu des vêtements hors de propos, avait reçu chez lui des invités avec des manières déplacées de grand seigneur - usurpations qui allaient au-delà du symbolique : c'était bel et bien asseoir ses prétentions à certaines des bonnes choses de la vie.

La conduite appropriée aurait consisté à attendre qu'un édit ou un héraut le convoquât devant le gouverneur . L'accès auprès de leurs personnes était chose que les grands n’autorisaient qu’après mûre réflexion, puisqu’il impliquait leur attention, entraînait leur réprobation, la promesse de faveurs et par conséquent l’attribution d’un pouvoir d’un certain ordre


6. Dorothée de Gaza, Doctrines, 5

12 : Ammien Marcellin, 28, 4, 10, et Lucien, Nigrinus, 21

14 : Novelles de Thédose II, 15 ;12 ;1 et Paul, Sentences, 15 ;25 ;12 : Quiconque fait usage des insigna d’un rang supérieur ou contrefait un emploi officiel, militia , de façon à provoquer la crainte ou à pratiquer l’extorsion sera exécuté s’il est de classe inférieure, exilé s’il est de classe supérieure »

On ne rigolait donc pas avec les usages, et encore moins avec l'usurpation de fonctions...

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 Sujet du message: Re: Hiérarchisation dans la société civile
Nouveau messagePublié: 27 Nov 2008, 20:00 
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Inscrit le: 17 Oct 2008, 18:53
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Merci Illuana ;) Très interessant . On pourrait se demander la place des femmes dans cette hierarchie, car bien qu'étant "éffacées" officiellement, leur place d'éminence grise devient croissante . Pourrait-on imaginer des "splendidissimae" ?

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 Sujet du message: Re: Hiérarchisation dans la société civile
Nouveau messagePublié: 27 Nov 2008, 23:19 
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Inscrit le: 08 Sep 2008, 14:05
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Mais oui, Utta, il existait des Clarissimae, Splendidissimae, etc... et c'était même très codifié. J'ai un texte quelque part qui traite de la conservation ou de la perte de ces statuts lors du mariage, et il me semble que le code théodisien en parle. Si je remets la main dessus, j'en ferai un résumé que je posterai ici.
Quant à leur rôles d'éminences grises, on en connait quelques unes tout à fait célèbres, comme par exemple Galla Placidia, mais il y en a bien d'autres, qui n'étaient pas si effacées que ça, officiellement!

cela me rappelle que parmi les "effacées" on peut citer Apronenia Avitia, qui nous a laissé une correspondance, que je ne connais pas, et toute une série de tablettes de buis retouvées au XVIIème siècle, sur lesquelles elle prenait des notes...

C'était très vraisemblablement une Clarissime.

Voici ce qu'en dit Pascal Quignard:

A la fin du IVème siècle de notre ère, une patricienne romaine âgée de cinquante et un ans tient son journal, ou plutôt une sorte d'agenda. Elle consigne sur des tablettes de buis des achats qu'elle projette, des rentrées d'argent, des plaisanteries, des scènes qui l'ont touchée. Pendant vingt ans Apronenia Avitia se consacre à cette tâche méticuleuse, dédaignant de voir la mort de l'Empire, le pouvoir chrétien qui s'étend, les troupes gothiques qui investissent à trois reprises la Ville. Elle aime l'or. Elle aime la grandeur des parcs et les barques plates chargées d'amphores et d'avoine qui passent sur le Tibre. Elle aime descendre aux cuisines et dévorer tout à coup. Elle aime l'odeur et la politesse du plaisir. Elle aime boire. Elle aime les hommes qui oublient de temps en temps le regard des autres hommes. Elle aime les vantaux aux fenêtres qui ne laissent pas passer le jour.

C'est la quatrième de couverture de la traduction que Quignard en a faite. Parce que ne contenant pas d'éléments politiques "dignes d'intérêt", ces tablettes n'avaient jamais été traduites.

A lire absolument. Je mets les références dans les Scriptae.
Bien que ce ne soit pas à proprement parler un "ouvrage de référence"...
C'est peut-être un peux mieux que ça...

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 Sujet du message: Re: Hiérarchisation dans la société civile
Nouveau messagePublié: 28 Nov 2008, 22:35 
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Inscrit le: 17 Oct 2008, 18:53
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Merci beaucoup ! Je pense qu'au contraire des grandes lignes comme les batailles et la politique, pouvoir véritablement rentrer dans l'esprit des personnes c'est pénetrer l'essence d'une époque . Quoi de plus plaisant que de se plonger dans un journal de dame pour ce faire ? :D

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 Sujet du message: Re: Hiérarchisation dans la société civile
Nouveau messagePublié: 30 Déc 2008, 23:50 
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Pour un aperçu sur la codification extrême des rapports civils entre les classes, et les jeux de pouvoir dans l'Antiquité Tardive, je conseille cet excellent ouvrage:

Peter Brown, "Pouvoir et persuasion dans l'Antiquité Tardive, vers un Empire Chrétien", Point-Hisoire, Edition Seuil, 2005.

Pas cher et passionant!

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 Sujet du message: Re: Hiérarchisation dans la société civile
Nouveau messagePublié: 31 Déc 2008, 16:02 
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Peut on imaginer que l'armée soit l'une des échelles sociales qui permettraient à la populace de monter la hiérarchie?

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 Sujet du message: Re: Hiérarchisation dans la société civile
Nouveau messagePublié: 31 Déc 2008, 19:17 
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Tout à fait, c'est même une des rares branches qui permet à un homme venu de nulle part de faire carrière et de gravir les échelons de la société. En dehors de quelques minces voies professionnelles, et de quelques exceptions, la fixité sociale est de rigueur.

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