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 Sujet du message: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 18 Nov 2008, 00:20 
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PARTICULARISMES GUERRIERS CHEZ LES BRETONS
Article de Benjamin Franckaert - Novembre 2008

INTRODUCTION
Le but de cet article est de dégager les spécificités martiales des Bretons, insulaires et continentaux, dans l'Antiquité Tardive et le Haut Moyen Age. Cette étude s'appuiera pour l'essentiel sur des sources romaines, bretonnes, mais aussi franques pour les VI-IXe siècles. Dans un premier temps sera évoqué le conservatisme romain des Bretons, notamment de ceux d'Armorique aux alentours de l'an 500. Ensuite nous évoquerons la cavalerie bretonne, que l'on sait redoutable par les sources franques, puis une certaine prééminence des troupes légères et des techniques d'embuscade. Sera enfin abordée la maîtrise des flots, les forteresses et ouvrages défensifs brittoniques ainsi que l'aspect "culturel" de la guerre chez les Bretons.


I - UN CONSERVATISME ROMAIN ?

On répertorie un certain nombre d'unités d'origines bretonne servant Rome au Haut comme au Bas Empire. La question d'un conservatisme militaire romain chez les Bretons se pose donc essentiellement à partir du Ve siècle, époque d'abandon théorique de la Britannia et de désintégration de la majorité des forces romaines régulières en Occident, supplantées par les fédérés barbares.

Si l'on en croît les chroniqueurs, les dernières troupes romaines quittent la Britannia en 407 avec l'usurpateur Constantin III, et en 410 Honorius autorise les Bretons à prendre les armes pour assurer seuls leurs défenses, ne pouvant leur apporter d'aide militaire. Paradoxalement, en Gaule les Bretons vont épauler l'Empire d'Occident moribond, aux Champs Cataulauniques contre Attila et en 469 encore, lorsque Riothamus après avoir répondu à l'appel de l'empereur Anthemius, passe sur le continent avec 12000 hommes (d'après les sources - sans doute moins en réalité !) et est vaincu par les Wisigoths d'Euric à Déols, faute d'avoir pu opérer leur jonction avec les troupes romaines probablement menées par Syagrius.
Le conservatisme romain est bien évident chez les Bretons insulaires, tout au long des Ve et VIe siècles. Même les Bretons des franges occidentales de l'île, peu affectées par la romanisation jusqu'alors, montrent une culture latine élaborée, fusionnant avec leur culture "celtique" traditionnelle. On peut parler d'un véritable civilisation britto-romaine. Les travaux récents de Kenneth Dark, Christopher Snyder et d'autres tendent à renforcer cette vision de l'histoire.
Il conviendra d'analyser les traditions militaires romaines dont on a trace en Bretagne insulaire et sur le continent de manière séparée et successive. Le lien est indubitable, mais les cas de figures diffèrent quelque peu.

1) Les usages militaires romains en Bretagne insulaire
Comme mentionné plus haut, on a longtemps pensé que toutes les troupes romaines avaient quitté l'Ile de Bretagne dans les premières années du Ve siècle. Cependant les fouilles de plusieurs forts du mur d'Hadrien semblent montrer une continuité d'occupation, tandis que d'autres furent refortifiés plus tard au Ve siècle. On peut donc penser que certains soldats restèrent en arrière, et que leurs commandants furent à l'origine de dynasties insulaires. C'est peut-être le cas de celle de Coel Hen, dont la tradition galloise médiévale fait le roi d'Eboracum, York, l'ancienne capitale militaire du diocèse des Bretagnes, et ancêtre des autres rois brittoniques du nord comme Urien Rheged.
D'ailleurs plusieurs souverains brittoniques portent des titres militaires romains. Le plus célèbre est certainement Vorteporix, l'un des "tyrans" vilipendés par St Gildas dans la première partie du VIe siècle. Son l'épitaphe mentionne en latin et en script oghamique qu'il était le Protector du Dyfed. La dynastie de Vorteporix était d'origine irlandaise, et on suppose qu'elle fut amenée au pouvoir par Maximus Magnus lui-même, pour garder les côtes du sud-ouest de l'actuel Pays de Galles contre les raids d'autres irlandais. Le grand-père de Vorteporix a également nom Triphun, littéralement "tribun" dans la généalogie des rois du Dyfed contenu dans le Harleian MS 3859, datant probablement du IXe siècle.

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La pierre de Vorteporix.

Venons en maintenant au De Excidio Britanniae de St Gildas, probablement rédigé vers 530-540. Le DEB constitue l'une des principales sources pour les Ve et VIe siècles en Grande-Bretagne, même si le style littéraire de Gildas n'est pas exempt de difficultés d'interprétations. Le texte comprend de nombreux termes romains, et les termes martiaux ne font pas exceptions. Plusieurs passages méritent mention ici. La traduction utilisée est celle de Christiane Kerboul-Vilhon, aux Editions du Pontig

(p32), XVIII, 1 "Ils (les Romains) font la leçon aux Bretons : qu'ils s'habituent aux armes et qu'ils combattent virilement pour défendre avec toute leur énergie leur terre, leurs biens, leurs femmes et leurs infants, et ce qui est plus important encore, leurs liberté et leur vie."
"Mais qu'elles soient équipées de boucliers (peltis), d'épées (ensibus) et de javelots (hastis) et décidées à tuer."
2 "Ils leurs donnent des conseils d'énergie et leurs laissent des modèles d'armes à fabriquer (exempla instituendorum armorum reliqunnt)."


Gildas présente ici les Bretons comme les élèves des Romains à l'école de la guerre, lors d'une des dernières interventions de ceux ci dans l'île. Les Bretons sont d'après lui formés à se défendre, sont armés et instruits sur la manière de fabriquer leurs armes.

(p32-33)XIX, 1 ils (Pictes et Scots) prennent aux milices indigènes toute la région située à l'extrême nord du pays, jusqu'au mur."

Les Bretons sont ici mentionnés comme organisés en milices d'autodéfense.

(p36), XXIII, 1 "Alors tous les conseillers et leur orgueilleux roi (superbus tyrannus) furent aveuglés en même temps lorsqu'ils choisirent le recours suivant pour sauver, ou plutôt détruire, la patrie : pour repousser les peuples du Nord, on ferait venir dans l'île, comme des loups dans la bergerie, les féroces Saxons, au nom maudit, haïs des hommes et de Dieu. On ne fit certainement, nulle part, rien de plus pernicieux ni de plus amer que cela."

(p34), XXIII, 5 "les barbares introduits dans notre île demandent qu'on les approvisionne en vivres (annonas) : ce sont, disent-ils mensongèrement, des soldats (militibus) prêts à s'exposer à de graves dangers pour défendre leurs véritables hôtes. On le leur accorda, et pour plusieurs années, cela ferma, comme on l'a dit, la gueule du chien. Mais, de nouveau, en travestissant la vérité à propos d'événements accidentels, ils se plaignent que les provisions (epimenia) qu'on leur fournit sont insuffisantes. Ils déclarent que si on ne leur accorde pas de stock plus généreux (profusioreis munificentia), ils dénonceraient le pacte (foedere) et ravageraient entièrement l'île. Ils mettent sans délai leurs menaces à exécution."


Ce passage fourmille de termes militaires romains. On a mention d'un foedus avec les Saxons, du paiement des fédérés par l'annone notamment.

(p38), XXV, 3 "Ambrosius Aurelianus devint leur chef. C'était un homme vertueux, le seul des Romains à avoir, par hasard, survécu au choc d'une telle tempête : ses parents qui avaient aussi portés la pourpre avaient sans doute été tués. De nos jours, ses descendants ont beaucoup dégénéré de la vertu de leurs aïeux. Sous son commandement, les Bretons reprennent des forces et provoquent les vainqueurs au combat. Dieu les approuvent, aussi ont-ils la victoire."

Ambroise Aurèle, héros de la guerre contre les Saxons qui fait rage dans la seconde moitié du Ve siècle, est explicitement présenté comme un chef romain par Gildas.

Intéressons nous maintenant à l'équipement militaire des Bretons insulaires. Si la description des armes mentionnées tant chez Gildas, Patrick et dans les textes vernaculaires ne permet pas d'établir leur caractère romain, l'archéologie nous fournis quelques réponses. Par exemple on connaît la persistance de l'utilisation de bouclerie romaine au Ve siècle, qui connaissent pour certaines un développement insulaire propre, comme les boucles à têtes de chevaux.

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Exemple de plaque-boucle à têtes de chevaux, retrouvée dans le nord du Pays de Galles et conservée au National Museum of Wales à Cardiff (photo : Gathering The Jewels).

L'archéologie n'a malheureusement pas permis d'exhumer de nombreuses armes en contexte brittonique certain, pouvant présenter des similitudes avec l'équipement romain. Des arguments indirects viennent des cimetières anglo-saxons. La regalia du prince inhumé à Sutton Hoo au VIIe siècle présente des points communs avec l'équipement d'un officier romain. On mentionnera ainsi le célèbre casque, qui dépouillée de ses décorations présente une architecture très proche des casques romains tardifs de type Berkasovo. Il en va de même dans une certaine mesure pour les casques de Wollaston (VIIe siècle) et Coppergate (VIIIe siècle). On peut émettre l'hypothèse que les Bretons furent l'intermédiaire entre Rome et les Saxons, préservant une tradition de casques romains qui évolueront vers les casques anglo-saxons qui nous sont connus.

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Réplique du casque de Sutton Hoo, conservé au British Museum.

Les torques d'or des guerriers bretons du nord, mentionnés dans Y Gododdin, poème couché par écrit au IXe siècle mais faisant mention à une bataille censée s'être déroulée vers 600, font peut-être référence aux torques portés par certains soldats romains tardifs, notamment les draconaires (on reparlera de ceux-ci plus loin) - ou à un usage celtique antérieur.
Il faut cependant garder à l'esprit la tradition pré-romaine persistante chez les Bretons insulaires de l'ouest et du nord. Là encore, la civilisation brittonique est plurielle, mêlant usages "celtiques" et romains, d'un schéma variable d'une région à l'autre de l'île. Si dans l'est et le sud de l'île, on peut envisager de riches aristocrates recrutant des mercenaires, des bucellarii et les gens des cités s'organisant en milices d'autodéfense, les Bretons moins romanisés de l'ouest sont peut-être comparables en partie aux tribus d'Afrique du Nord et d'ailleurs, sur les franges de l'empire, avec leurs chefs tribaux également officiers romains, et fiers de cette dignité même si leur culture est celle de ceux que Rome nommait les gentiles.

2) Les usages militaires romains chez les Bretons continentaux
On a déjà fait référence plus haut aux activités militaires des Bretons sur le continent. Les insulaires servent dans l'armée romaine depuis le Haut Empire, et à partir des alentours de l'an 300 des Bretons sont installés dans le nord de la Gaule, notamment dans l'ouest armoricain, en petits établissements assez similaires à ceux des lètes germaniques. L'armée des Bretagnes proclame à plusieurs reprises ses généraux empereurs. Deux d'entre eux (voire trois si l'on considère le cas de Constantin Ier, au final celui qui aura le plus de succès !) passent sur le continent, dégarnissant largement les défenses de l'Ile de Bretagne, et probablement épaulés par les roitelets de l'ouest de l'île. Il s'agit de Maximus Magnus en 383, puis de Constantin III en 407, avec son lieutenant Gerontius que l'on décrit parfois comme issu de l'élite de la civitas des Dumnonii, un chef breton donc. Ces deux usurpations finiront mal, mais les troupes des deux tyrans, si l'on reprend les termes de Gildas, ne repasseront pas la Manche. Une partie d'entre elles restera en Gaule, complétant sans doute le dispositif de défense du tractus armoricanus. Loin de se contenter à la cité des Ossismes ou à celle des Vénètes, les établissements bretons sont bien attestés dans le nord de la Gaule, et sur la Loire, avec des toponymes en Bret- comme Bréteuil, Bretteville, etc. Ces colonies furent au départ probablement à vocation militaire.

Les Bretons appuieront peut-être les soulèvements des cités armoricaines contre le pouvoir central au cours de la première moitié du Ve siècle, avant d'être ralliés par Aetius. C'est sous le commandement de ce dernier qu'ils participent à la coalition contre les forces d'Attila, aux Champs Catalauniques en 451. Jordanès (auteur d'origine gothique écrivant à Byzance vers le milieu du VIe siècle) mentionne dans ses Getica :
"Franci, Sarmatae, Armoritiani, Litiani, Burgundiones, Saxones, Riparioli, Ibriones, autrefois soldats romains, maintenant recrutés comme auxiliaires."
Pour Léon Fleuriot, Litiani est tout simplement une corruption de Litavi, désignant les Létaviens ou Bretons du continent, et non de laeti comme on le lit souvent. La transformation d'un v en n est courante dans les manuscrits contemporains.
Une liste similaire se retrouve chez Paul Diacre, compilateur écrivant au VIIIe siècle, et dans l'un des manuscrits le terme Litiani est remplacé par Brittones, autre argument de poids.
Sidoine Apollinaire dans le troisième quart du Ve siècle nous parle des Bretons de Riothamus comme étant une force nombreuse et puissante. Il rapporte aussi la trahison du préfet des Gaules Arvandus, dans sa lettre au roi wisigoth Euric, recommandant à ce dernier d'attaquer les Bretons au nord de la Loire (Brittones supra Ligerim sitos) pour partager les Gaules avec les Burgondes, et de ne pas faire la paix avec l'empereur Anthemius.
On a déjà évoqué en introduction l'expédition militaire de Riothamus - que Fleuriot identifie à Ambrosius Aurelianus - contre Euric, s'achevant par la défaite de Déols près de Bourges en 469. Ces différentes indications nous permettent de considérer les Bretons comme un pouvoir militaire fort en Gaule au Ve siècle, et leur alliance comme recherchée. Mais ceci ne fournit pas - en dehors du passage de Jornandès qui les décrit, à l'instar d'autres peuples, comme d'anciens soldats romains devenus auxiliaires - d'argument direct pour un conservatisme martial romain.

Un témoignage majeur et semblerait il très bien renseigné nous vient de l'historien byzantin Procope, relatant les guerres entre Armoricains et Francs et mentionnant des soldats romains en Gaule, en plein milieu du VIe siècle.

"Il se trouvait alors que les Arborykhes (Armoricains) étaient devenus les soldats des Romains. Les Germains (Francs), voulant faire des sujets de ces voisins qui avaient rejeté leur ancienne forme de gouvernement, les pillèrent d'abord, puis, poussés par l'amour de la guerre, marchèrent en masse contre eux. Les Arborykhes, montrant leur valeur et leur dévouement pour les Romains, se conduisirent en braves dans cette guerre et les Germains, n'ayant pu les vaincre par la force, voulurent s'en faire des amis et des parents par alliance. Ces propositions, les Arborykhes les accueillirent volontiers, car ils étaient chrétiens les uns et les autres : ainsi réunis en un seul peuple ils arrivèrent à un haut degré de puissance."

"D'autres soldats des Romains avaient été postés aux extrémités du pays des Galli pour les garder. Ces soldats, ne pouvant revenir vers Rome, et ne voulant cependant pas céder à leurs ennemis qui étaient ariens (les Wisigoths), se donnèrent, avec leurs étendards militaires et la terre qu'ils avaient longtemps gardée pour les Romains, aux Arborykhes et aux Germains. Ils transmirent à leurs descendants, qui aujourd'hui encore les gardent avec respect même en mon temps, toutes les coutumes de leurs pères qui furent ainsi préservées. Car même maintenant, on les reconnait clairement comme appartenant aux légions dont ils faisaient partie autrefois, et ils apportent leurs propres étendards quand ils arrivent au combat, observant toujours les lois de leurs pères. Ils gardent le costume des Romains, en tout jusqu'aux chaussures elles-mêmes."

Procope de Césarée, Bellum Gothicum, V, 12, 16-18.

Les Armoricains (on rappellera que le terme s'applique alors aux Gaulois d'entre Loire et Seine) s'opposèrent donc un temps à l'expansion franque, notamment à Clovis, jusqu'à sa conversion au Catholicisme. Ils furent probablement assistés en cela par les Bretons installés chez eux, et on sait que le souverain franc repris ainsi Blois aux Bretons en 491.
Pour Léon Fleuriot, les "soldats romains" dont parle Procope sont les unités bretonnes servant sur le continent. On adoptera une définition moins stricte, incluant des troupes d'origine autre et notamment germanique, mais il est certain que ce passage englobe des unités d'origine insulaire. On note un conservatisme extrême, le respect des détails du costume, les enseignes romaines toujours usitées. Clairement ces soldats se revendiquent romains au milieu des royaumes barbares de Gaule, et s'opposent aux Wisigoths, s'allient aux Armoricains puis aux Francs, comme le feront les Bretons aux Ve et VIe siècles. Les "lois de leurs pères" font référence pour Fleuriot aux anciennes lois bretonnes, des lois celtiques qu'il date du Ve siècle mais qui sont empreintes d'usages latins, comme l'obligation de se tailler les cheveux courts et jusqu'au nom du recueil qui les contient, Excerpta de Libris Romanorum ; mais ces lois font sans doute davantage référence à la tradition militaire romaine. On sait l'attachement des Bretons à la romanité, Gildas et Patrick désignent les Bretons comme cives, citoyens, terme qui donnera en gallois cumbrogi puis cymru, littéralement "compatriotes", toujours utilisé actuellement au Pays de Galles.

On notera pour appuyer ce passage la mention d'une Legio britannica aux alentours d'Orléans vers 533 dans la Vie de St Dalmas. Le terme de légion peut tout à fait être générique pour désigner une armée quelconque à l'époque, mais comparé au texte de Procope il prend une valeur supplémentaire. Le nom du Léon, en Finistère Nord, dérive peut-être d'un Pagus Legionensis si l'on se fie aux sources médiévales bretonnes : le "Pays de la Légion", faisant référence à une unité romaine restée sur le tard dans les environs, comparable au nom de la ville galloise de Caerleon, la "Cité de la Légion", Urbs Legionensis.

L'archéologie ne nous as fournit que peu d'arguments jusqu'à lors quant à la persistance d'une tradition militaire romaine chez les Bretons du continent. Les sites fortifiés de Brest, du Coz Yaudet et d'Alet semblent avoir été délaissés au cours du Ve siècle, même si ces deux derniers seront réoccupés par des centres de pouvoir religieux dès le VIe siècle.
On notera cependant la découverte très intéressante de deux solidii de Julius Népos (empereur d'Occident, 473-475) et deux tremissis de Zénon (empereur d'Orient, 474-491) ont été retrouvés dans l'ouest des Côtes d'Armor, dont deux pièces au lieu-dit Castel Kerandroat, en Plésidy, petit castrum romain où fut également retrouvée une monnaie de Vespasien. Cette découverte apparemment anodine est à mettre en relation avec les dernières troupes se revendiquant comme romaines après la chute de l'empire d'Occident, en corrélation avec les sources citées ci-dessus. Il s'agit peut-être de la dernière paye de nos soldats bretons, se revendiquant comme Romains, dans les derniers jours de Rome.

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Une monnaie d'or de Julius Népos, l'un des derniers empereurs d'Occident.

II - LA CAVALERIE BRITTONIQUE

Après avoir fait le point sur la part de "romanité martiale" chez les Bretons, il est temps de s'intéresser à leurs particularismes à proprement parler, qui nous feront envisager d'autres influences.
La vision que l'on a du guerrier breton du Haut Moyen Age, continental mais aussi insulaire, est souvent celle d'un cavalier. La cavalerie bretonne armoricaine infligea une série de revers aux Francs, notamment au IXe siècle, et était célèbre pour ses tactiques de fuite simulées, à tel point que les chroniqueurs la comparait aux Magyars des steppes.
Examinons pour commencer les origines de ce prestige de la cavalerie chez les Bretons, avant de nous intéresser aux tactiques décrites dans les sources médiévales.

1) L'origine celtique
La cavalerie celte, en particulier gauloise, était réputée chez les auteurs antiques. Mais chez les insulaires à l'époque de la conquête romaine et d'après ce que nous rapportent César et Tacite, ce sont les chars qui dominent, non les cavaliers montés. Dans un cas comme dans l'autre, la cavalerie est constituée des nobles et de leurs suites. Au Ier siècle de notre ère, un officier du fort romain de Vindolanda (Newsteads) rapporte les soucis que lui cause les Bretons insoumis de l'autre côté du mur :

"Les Bretons ont beaucoup de cavalerie. Les cavaliers ne se servent pas de glaive, et ces faillis Bretons (Brittunculi) ne tiennent pas en place lorsqu'ils jettent leurs traits."

Cette description d'une turbulente cavalerie bretonne évoque déjà celle des Bretons armoricains aux VI-IXe siècles, même s'il ne faut pas apporter de conclusion trop hâtive.
L'une des tribus du nord-ouest de l'île, dans la région de Dumbarton, a d'ailleurs comme nom Epidoï, selon le géographe Ptolémée, "les cavaliers".

2) La piste alano-sarmate
D'aucuns ont évoqué une influence steppique sur les Bretons du Moyen Age. Au IIe siècle, 20000 Sarmates du peuple des Iazyges sont déportés en Britannia. On retrouve encore leur trace dans la Notitia Dignitatum vers 400 avec un cuneus sarmatorum stationné sur le mur d'Hadrien. On a parfois voulu faire des rapprochements entre les grands thèmes du mythe arthurien et la mythologie sarmate, comme celui de l'épée dans la pierre.
Sur le continent, les Sarmates étaient également présents en Occident, ainsi que leurs cousins alains. En 448 le roi alain Gohar mènera une répression contre les cités armoricaines sur instance de Flavius Aetius. Là encore, on a tenté de voir l'origine du prestige de la cavalerie chez les Bretons, aux contacts de ces peuples venus des steppes.
Il convient de temporiser largement ces différentes idées. Au Ve siècle, les Iazyges s'étaient probablement largement mélangés avec la population locale, et le nom ethnique d'une unité sarmate - dont il n'est d'ailleurs pas dit qu'il s'agisse d'une unité de cavalerie - est peut-être seulement le lointain écho de leur origine. Quant aux prétendus thèmes scytho-sarmates de l'épopée arthurienne, on leur retrouve des correspondances immédiates chez les Irlandais, dont le lien avec les Bretons est beaucoup plus évident. L'influence des Alains de la région d'Orléans sur les Bretons d'Armorique fut probablement très ponctuelle : en 451, ils semblent avoir été anéantis à la bataille des Champs Catalauniques, et on n'entend plus parler d'eux en Occident. Enfin il est bon de rappeler qu'Alains et Sarmates sont connus comme des lanciers, une cavalerie lourde, au final assez loin de la cavalerie légère des Bretons du Haut Moyen Age, qui serait plus proche de celle des Maures ou des Sarrasins employés par Rome au Bas Empire, utilisant des techniques de harcèlement en attaquant l'ennemi au javelot.

L'influence steppique est loin d'être aussi évidente qu'à prime abord chez les Bretons. Le mieux est en fait de l'envisager de manière indirecte : par le biais des Romains.
Seule exception à cette règle, les Taïfali, germains orientaux ou sarmates, dont une unité de cavalerie servait en Grande-Bretagne, et également connus comme lètes dans le Poitou. Il semble qu'ils faisaient commerce de chevaux avec les Bretons, on y reviendra.

3) L'influence romaine
La cavalerie prend de plus en plus d'importance au Bas Empire, aux contacts des Sassanides et des peuples des steppes, Sarmates, Alains et Huns. Cela se traduit notamment par l'apparition d'une cavalerie lourde, arme de prestige, les cataphractaires et clibanaires.
Des unités à nom ethnique breton de la Notitia Dignitatum, une seule est identifiable comme un corps de cavalerie, il s'agît de l'Ala quarta Britonum stationnée en Egypte. Il est possible que d'autres des unités bretonnes aient été composées en partie de cavaliers, mais rien ne permet de l'affirmer.
Un certain nombre d'unités de cavalerie sont par contre mentionnées comme partie des troupes romaines du diocèse des Bretagnes. Il s'agit des Equites catafractarii iuniores
Equites scutarii Aureliaci, Equites Honoriani seniores, Equites stablesiani, Equites Syri, Equites Taifali
sous les ordres du Comes Britanniarum ; des Equites Dalmatarum Branodunensium et Equites stablesianorum Gariannonensium à la charge du Comes litoris Saxonici per Britanniam ; des Equites Dalmatarum, Equites Crispianorum, Equites catafractariorum, des Ala prima Asturum, Ala Sabiniana, Ala secunda Asturum, Ala Petriana, Ala prima Herculea commandés par le Dux Britanniarum. Des Bretons ont pu servir dans ces unités de cavalerie lourde comme les cataphractaires, "demi-lourde" comme les Scutarii ou légères. On notera la présence de Maures sur le mur d'Hadrien et chez les Ossismes et Vénètes en Armorique, connus pour leur cavalerie légère (comme les Dalmates mentionnés à plusieurs reprises) sans que l'on puisse dire qu'il s'agisse ici de cavaliers. Une réelle influence a pu s'exercer chez les Bretons via ces troupes romaines.

On n'oubliera pas l'usage du draco, enseigne d'origine sarmate passé en usage dans l'armée romaine, dans la cavalerie puis dans l'infanterie. Le draco est encore utilisé par les armées insulaires au XIe siècle, en l'occurrence par les troupes saxonnes d'Harold à Hastings comme le montre la tapisserie de Bayeux. Il est probablement devenu un emblème très prisé des Bretons, et le dragon rouge figuré sur le drapeau du Pays de Galles en est son écho médiéval et moderne.

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Stèle romaine de Chester, figurant un cavalier draconnaire sarmate, IIIe siècle.

L'aristocratie britto-romaine du Ve siècle a très bien pu recruter des cavaliers pour s'opposer aux Saxons. L'analogie est possible avec un événement contemporain rapporté par Sidoine Apollinaire, quand le noble arverne Eccidius, avec seulement 18 cavaliers, chasse l'armée des Wisigoths qui faisaient le siège de Clermont. De tels événements ont très bien pu se produire en Bretagne insulaire, et les faits d'armes de ces troupes de bucellarii ont pu contribué à la genèse du mythe d'Arthur et de ses chevaliers.

4) La cavalerie, fer de lance des armées brittoniques du Haut Moyen Age
La tradition orale brittonique, qui nous est parvenu grâce aux manuscrits gallois, fait la part belle aux exploits des cavaliers. L'un des plus célèbres exemples de ce prestige est sans conteste le poème Y Gododdin, transmis par écrit à partir du IXe siècle mais attribué au barde Aneirin. Le poème relate la mort héroïque des 300 guerriers bretons du Gododdin, contre les Angles de Bernicia et Deira, à Catraeth vers l'an 600. Les guerriers, défendus par leur lwric (du latin lorica, cuirasse) et boucliers, se battant à l'épée, à la lance et au javelot, et enivrés de vin et d'hydromel, succombent presque jusqu'au dernier. On trouve bien sur référence aux cavaliers, entourant le chef, c'est-à-dire le tiern et sa teulu dans bien d'autres poèmes de la littérature héroïque galloise.

Les pierres pictes des VIII-IXe siècles représentent parfois des cavaliers. La plupart de ces Pictes sont légèrement armés de lances courtes, de petits boucliers ronds ou carrés, voire d'une épée. L'une de ces représentations est particulièrement célèbre, il s'agit de la pierre d'Aberlemno. Elle est censée représenter la bataille de Dunnichen, victoire des Pictes du roi Brude sur les Angles Northumbriens en 685, mais certains historiens croient davantage à la commémoration d'un succès contre les Bretons du Strathclyde (région de Dumbarton et Glasgow) au VIIIe siècle. Les cavaliers faisant face aux Pictes sont armés de boucliers, de lances, javelines, épées, protégés par leurs casques (présentant une forte ressemblance avec le casque de Coppergate, retrouvé à York) et peut-être par des cottes de mailles. Quelque soit leur réelle identité, ces guerriers représentés ainsi que leurs opposants pictes nous permettent d'avoir une idée quant à l'aspect et l'équipement des cavaliers bretons du Haut Moyen Age, en tout cas ceux du nord de l'Ile de Bretagne.
Notons que les cavaliers ne chargent pas lance couchée, certains portent des éperons mais il est difficile de dire s'ils possèdent des étriers, inconnus en Occident jusqu'au VIIIe siècle.

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Pierre Picte d'Aberlemno, VIIIe siècle.

Les sources continentales font état du prestige des chevaux et de la cavalerie chez les Bretons. Les Anciennes Lois des Bretons d'Armorique, datant du Ve siècle pour Léon Fleuriot mais vraisemblablement toujours en vigueur au IXe siècle, font une place assez large aux chevaux. On y évoque l'achat de chevaux aux Saxons et peut-être aux Taifales du Poitou, peut-être des races particulièrement appréciées. D'autres lois traitent du vol des chevaux, des compensations s'ils sont blessés, un bon cheval semble valoir une livre d'argent, environ le même prix qu'un esclave mâle. Le gorchan de Judicaël (transcrit en latin au XIe siècle par Ingomar) célèbre ce roi breton armoricain du VIIe siècle pour avoir permis à "plusieurs lanciers qui après lui allaient fantassins, ramenant chez eux de nombreuses dépouilles, (de revenir) cavaliers".

Au IXe siècle, les Bretons donnèrent beaucoup de fil à retordre aux Carolingiens, grâce à leur cavalerie insaisissable. Ermold le Noir, poète à la cours de Louis le Pieux fait de nombreuses références aux javelots des Bretons et à leur tactique si déroutante quand il relate le conflit avec leur roi Morvan (Murman).

"Bientôt il (Murman) s'élance sur l'ennemi, frappe par derrière, perce les poitrines, charge tantôt ici tantôt là et, selon la pratique de ses ancêtres, s'enfuit pour revenir ensuite."
Ermold le Noir, Poème sur Louis le Pieux, édition et traduction par Edmond Farat, v. 1680-1683.

Le chroniqueur Réginon de Prüm, qui décrit notamment la guerre entre les Bretons de Nominoë et d'Erispoë et Charles le Chauve ira jusqu'à comparer les archers magyars aux cavaliers bretons.

"Ils ne savent pas se battre de près en troupes, ni prendre les villes par siège ; ils combattent en se précipitant en avant à course de cheval, puis ils prennent la fuite ; souvent ils feignent de fuir et ne peuvent combattre longtemps. Au reste leur choc serait impossible à soutenir si leur vigueur et leur persévérance égalaient leur impétuosité. Très souvent, dans la chaleur même du combat, ils abandonnent le champ de bataille et peu de temps après reviennent à la charge de sorte que, lorsqu'on se croyait sûr de la victoire, on avait encore à soutenir le combat. Cette manière est d'autant plus dangereuse qu'elle est inusitée chez les autres nations. La seule différence qui existe entre ceux-ci et les Bretons, c'est qu'ils se servent de flèches, et les autres de dards."
Réginon de Prüm, Chronique, sub anno 889.

Sa description de la bataille de Jengland, en 860, montre encore le désarroi total dans lequel dans lequel est plongé l'armée franque, démoralisée et incapable face à ces cavaliers insaisissables.

"Les troupes saxonnes, que le roi (Charles le Chauve) avaient soudoyées pour soutenir les attaques rapides et les retours à l'improviste de la cavalerie bretonne, sont placées en première ligne. Mais dès la première charge des Bretons et dès leur première volée de javelots, les Saxons vont se cacher derrière les autres troupes. Les Bretons, selon leur coutume et montant des chevaux dressés à ce genre de combat, courent de côté et d'autre. Tantôt ils donnent impétueusement, avec toutes leurs forces, dans la masse serrée des bataillons francs et les criblent de leurs javelots, tantôt ils font mine de fuir, et les ennemis lancées à leurs poursuite n'en reçoivent pas moins leurs traits en pleine poitrine. Accoutumés à combattre de près lance contre lance, les Francs restent immobiles frappés d'étonnement, effrayés de ce nouveau péril qui leur était inconnu ; ils ne sont point équipés pour poursuivre ces troupes légères, et s'ils les attendent rangés en ligne serrée, ils n'ont contre leurs coups aucun abri."
Réginon de Prüm, Chronique, sub anno 860.

Le passage parle de lui-même, quand au terrible impact psychologique qu'ont les Bretons sur leurs ennemis. On notera la référence qui est faîte de chevaux spécifiquement dressés pour cette tactique, et les similarités avec les autres peuples ou les anciens Bretons comme évoqués plus haut.

III - TROUPES LEGERES ET RUSES DE GUERRE

Les reliefs accidentés d'une partie de la Bretagne insulaire permettent de développer des techniques de guérilla particulièrement efficaces. Que ce soit les Romains au Ier siècle, ou les Anglais au Moyen-Age, les envahisseurs du Pays de Galles et du Nord de l'Ile eurent toujours beaucoup de difficulté à progresser et rencontrèrent un certain nombre de revers, malgré un meilleur armement, une meilleure technique et une supériorité théorique sur le champ de bataille. Les Bretons armoricains ne sont pas en reste, du VIe au IXe siècle, les campagnes franques dirigées contre eux eurent toujours une sérieuse tendance à s'enliser face à un ennemi particulièrement retors. Les Bretons n'hésitent pas à attaquer de nuit, et à utiliser le terrain pour l'emporter. Leur art de l'embuscade suppose des troupes légèrement armées, capables de se dissimuler n'importe où.
La Notitia Dignitatum fait déjà référence vers l'an 400 à plusieurs unités bretonnes que l'on pourrait qualifier de "légères", il s'agît notamment des Superventores Petuarienses, garnison du fort de Peturia dans le Yorkshire, littéralement des "voltigeurs", des Exculcatores iuniores Britanniciani, une unité d'auxiliaires palatins passée sur le continent, des "escarmoucheurs", ainsi que des troupes probablement à recrutement local stationnées sur le mur d'Hadrien, Exploratores (explorateurs) et Vigiles. Cette aptitude des Bretons à l'usage du terrain, au harcèlement de l'ennemi semble déjà appréciée des Romains du Bas Empire.

1) Attaques nocturnes
On relèvera deux exemples mentionnés par Grégoire de Tours. Il s'agît en 557 de Chonoo, comte des Bretons, allié à Chramme fils du roi franc Clotaire et en révolte contre ce dernier. Après une journée de combats, Chonoo propose à Chramme d'attaquer son père durant la nuit, mais le prince franc refuse, et les alliées seront vaincus et tués le lendemain. Waroch, le fils de Chonoo, rencontrera davantage de succès, et lors d'une contre-offensive franque en 578 dévastera le camp des Saxons de Bayeux de l'ost franque, avant de faire quelques jours plus tard la paix avec le roi Chilpéric, mais revenant bien vite sur ses engagements et se remettant à piller le pays de Rennes et les vignobles de Nantes.

2) L'usage du terrain et l'art de l'embuscade
Gildas dans son De Excidio Britanniae fait référence aux Bretons réfugiés dans la nature, remportant des coups de main contre l'envahisseur, Pictes et Irlandais d'abord, mais aussi les anciens fédérés saxons après leur soulèvement vers 440-450 en Bretagne insulaire.

(p34), XX, 2 "ceux là au contraire se soulèvent, postés au sommet des montagnes, dans les grottes, les landes et les buissons."
3, "Alors pour la première fois ils infligèrent des pertes à l'ennemi"
"Pour un temps l'audace des ennemis se calma."


(p38), XXV, 1 "D'autres enfin, persistaient, l'esprit toujours en alerte, à rester dans la patrie ; ils confiaient leur vie aux hautes cimes menaçantes et escarpées, aux forêts les plus épaisses et aux rochers de la côte, comme si c'étaient des retranchements."

Pseudo-Maurice dans le livre VIII de son Strategykon, traité militaire romain oriental des alentours de l'an 600 mentionne les aptitudes de quelques peuples à être plus efficaces sur tel ou tel terrain :
"Les Parthes et les Gaulois manoeuvrent bien sur les plaines. Les Espagnols et les Liguriens combattent mieux dans les montagnes et les collines, et les Britanniques dans les bois tandis que les Germains se sentent plus à l'aise dans les marécages."
Il s'agit peut-être d'un écho lointain de cette tendance bretonne à l'usage du terrain.

On se n'attardera pas davantage sur les Bretons insulaires, même s'il y aurait probablement fort à dire concernant leurs guerres contre les rois saxons puis anglo-normands comme évoqué précédemment.

Revenons à nos Bretons armoricains, et notamment à Waroch dont Grégoire de Tours nous raconte encore une fois les actes, en l'occurrence en 590, lors de l'expédition des ducs francs Beppolène et Ebrachaire :

X, 9 "Beppolenus, arrivant avec ceux qui avaient voulu le suivre, un combat s'engagea et, pendant deux jours, il tua beaucoup des Bretons et des Saxons... Ebracharius l'avait quitté avec une forte troupe et ile ne voulut pas le joindre jusqu'à l'annonce de sa mort. Le troisème jour, ceux qui entouraient Beppolenus avaient été tués ; blessé d'un coup de lance, il combattait, mais Warocus se rua sur lui et ils le tuèrent. Warocus les avait en effet enfermés dans des voies étroites et des marais, dans lesquels ils furent tués davantage par la boue que par le glaive."

Transparaît ici l'habile usage que fait Waroch des marais de la région de l'Oust, y attirant l'ennemi pour mieux l'y perdre.

Au IXe siècle, Ermold le Noir nous parle de la "guerre sans gloire" que les Bretons de Morvan et de Wiomarc'h livrent aux Francs lors de leurs rébellions itératives contre l'autorité impériale.

"On recherche les vivres que recèlent les bois et les marais et qui ont été dissimulés dans des fosses."
Ermold le Noir, Poème sur Louis le Pieux, v. 1598-1599.

"Caché dans les buissons, dans les touffes de fougère, le Breton se montre ça et là et borne son offensive à des cris."
Ermold le Noir, Poème sur Louis le Pieux, v. 1608-1609.

On est bien face à une véritable guérilla, à une "guerre psychologique" pour reprendre les mots de Jean-Christophe Cassard, le Breton se refusant à la bataille rangée, les Francs étant soumis à une tension constante qui les épuise.

IV - LA FLOTTE DES BRETONS

Peuple riverain de l'océan, les Bretons furent de tout temps familiers avec la navigation, et notamment mis à contribution par Rome. Carausius, amiral de la classis britannica, la flotte de la Manche, mit à profit son poste pour usurper la pourpre à la fin du IIIe siècle, se taillant un petit empire en Grande-Bretagne et en Gaule. Sa défaite finale amena peut-être la dissolution de la flotte britannique. Cependant une flotte d'intervention rapide resta probablement en activité pour assurer la défense du tractus armoricanus et du litus saxonicum, contre les pirates germaniques, et peut-être également sur la côte occidentale de la Bretagne insulaire, pour refouler les incursions des Irlandais.

Végèce dans son De Re Militari (élaboré vers 400) évoque ces petits navires, destinés à des actions coups de poing pour intercepter les pirates, ou à patrouiller non loin des côtes :

Livre V, chapitre VII "On adjoint aux grosses liburnes des chaloupes d'observation montées chacune d'une vingtaine de rameurs. Ces chaloupes, que les Bretons nomment bateaux peints (picatos ou pictas), opèrent les surprises (superventus), interceptent quelquefois les convois de l'ennemi et, dans leurs courses hardies, démasquent son approche et ses plans. Mais, pour que ces embarcations puissent agir avec sécurité, on a soin de teindre leurs voiles et leurs cordages en bleu de mer, et d'imprégner de cette couleur la poix qui les enduit. Les matelots et les soldats sont vêtus d'habits bleus, ce qui, au lieu de les restreindre à des explorations de nuit, les leur permet même pendant le jour."

On relèvera notamment la présence d'une unité de Superventores Petuarienses dans le Yorkshire, il s'agissait peut-être d'une unité de marins si l'on fait le lien avec le terme utilisé par Végèce. Ces petits vaisseaux sont souvent comparés à ceux de la flotte du Rhin, les lusoriae. Soazick Kerneis les identifie aux coracles (en Irlandais curragh), embarcations de peaux goudronnées de taille très variable employées dans les Iles Britanniques, et particulièrement adaptées à leurs côtes accidentées, s'appuyant sur un éventuel jeu de mot sur le terme picatos, picatus étant le participe passé du verbe pico, "enduire de suix, de poix" - ce qui est le cas des coracles.

Quoi qu'il en soit, il est fort probable que les coracles étaient l'un des types d'embarcations les plus usités chez les Bretons. C'est sur ce type de navires qu'arrivèrent les saints bretons sur le continent. Les coracles les plus imposants pouvaient transporter de petites armées de l'ordre de la centaine de guerriers, comme celles des Irlandais sur la côte ouest britannique. D'autres embarcations étaient sans doute utilisées, de lourds navires de chêne et à voile héritiers de ceux des Vénètes, voire une survivance des liburnes romaines, sans que l'on puisse pour autant l'affirmer.

Le pouvoir de certains royaumes bretons reposaient sur leur morllu, littéralement leur "armée de mer", avec des royaumes doubles sur les deux rives de la Manche, Bretons continentaux et insulaires s'assistant mutuellement dans les conflits, ce qui peut expliquer le succès des souverains bretons armoricains contre les Francs au VIe siècle. A l'époque la mer n'est pas une frontière, mais une véritable autoroute en comparaison de communications terrestres souvent hasardeuses, et Procope nous rapporte que la Manche pouvait être traversée en 24h à la rame si les conditions météorologiques étaient favorables. L'histoire des Bretons de l'antiquité tardive et du haut moyen âge n'en est que plus compréhensible en envisageant ces contacts ininterrompus entre île et continent. Certains auteurs vont même jusqu'à parler de "thalassocratie celtique" pour l'époque.

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Curragh irlandais en or du Ier siècle de notre ère, retrouvé à Broighter, Co. Kerry.

V - FORTIFICATIONS ET OUVRAGES DEFENSIFS

Le Ve siècle en Grande-Bretagne voit un abandon relatif et progressif d'une partie des villes, au profit de fortifications aménagées sur des sites naturels facilement défendables, éperons barrés près de fleuves ou sur la côte et hillforts juchés sur les collines. Cet abandon est loin d'être systématique, et les fortifications érigées à l'époque romaine autour de certaines villes, ainsi que les forts du mur d'Hadrien et du litus saxonicum sont toujours mises à profit, comme on l'a évoqué dans la première partie de cet article. Citons en outre l'exemple de Wroxeter/Viroconium, agglomération particulièrement puissante aux V-VIe siècles. Certains éperons barrés et hillforts étaient déjà occupés à l'âge du fer, une partie connurent une occupation continue, mais certains comme le hillfort de Dinas Powys près de Cardiff furent seulement occupés à partir du Ve siècle. Il semble que les populations urbaines, ou celles des villae voisines dans certaines régions se soient réfugiées dans ces habitats défensifs. Des cas de figures similaires se produisent dès le IVe siècle ailleurs dans l'Empire d'Occident, comme dans les Ardennes ou des propriétaires terriens avaient intérêt à mettre leurs gens à l'abri des fréquentes incursions germaniques.
Gildas évoque d'ailleurs indirectement ces fortifications dans son De Excidio Britanniae, référence aux Bretons face à la révolte des fédérés saxons vers le milieu du Ve siècle.

(p38), XXV, 1 "D'autres enfin, persistaient, l'esprit toujours en alerte, à rester dans la patrie ; ils confiaient leur vie aux hautes cimes menaçantes et escarpées, aux forêts les plus épaisses et aux rochers de la côte, comme si c'étaient des retranchements."

Les "hautes cimes" font peut-être référence aux hillforts, et les "rochers de la côte" aux éperons barrés. Ces forteresses (en Brittonique Din) deviennent également des lieux de pouvoir, d'où règnent les "tyrans" auxquels Gildas fait référence.

Abordons maintenant les différents types de fortifications en usage chez les Bretons des V-IXe siècles. Celles d'origine romaine ne seront pas traitées davantage.

1) Levées de terre
La fragmentation du diocèse des Bretagnes au Ve siècle voit sans doute de vieilles rancoeurs resurgirent entre civitates voisines. C'est ainsi que Ve siècle que l'on rencontre un nombre assez importants de talus, ou dykes, marquant les limites entre certaines des cités bretonnes insulaires, puis avec les territoires passés sous contrôle germanique. Ces talus matérialisent une démarcation nette des frontières, mais permettent également de freiner d'éventuelles attaques, de retarder des pillards chargés de butin ou s'étant emparés de bétail. L'un des plus célèbres de ces ouvrages de terre est sans conteste le Wansdyke, entre les cités des Durotriges et des Dobuni dans le sud-ouest de la Grande-Bretagne. Les deux civitates étaient probablement tout aussi romanisées, si l'on se fit à la densité de riches villae de l'actuel Dorset, mais les Durotriges réoccupèrent des hillforts de l'âge du fer, et d'après la théorie de Kenneth Dark érigèrent leurs chefs en rois, tandis que les Dobuni furent beaucoup plus conservateurs de la tradition romaine. De telles rivalités peuvent se retrouver dans le conflit entre Vortigern et Ambrosius Aurelianus.

2) Eperons barrés
Les éperons barrés en bord de mer ou d'un fleuve forment des refuges naturellement très difficiles à prendre d'assaut. César fait d'ailleurs déjà référence aux forteresses côtières des Vénètes au Ier siècle avant JC. Les côtes occidentales de Grande-Bretagne ou celles de Bretagne armoricaine, très accidentées, fournissent quantité de sites pouvant être mis en défense de cette manière. Palissades, murs, talus et fossés permettent de fortifier la face vulnérable du site pouvant être défendue efficacement avec un nombre d'hommes réduit. Les Romains mirent eux aussi de tels sites à profit, c'est ainsi notamment que les éperons barrés de Brest, Alet et du Coz-Yaudet furent fortifiés aux III-IVe siècle dans le cadre du tractus armoricanus visant à lutter contre la piraterie dans la Manche. Il semble que d'autres sites occupés à l'âge du fer furent réoccupés par les Bretons du Haut Moyen Age, comme ceux de Castel Meur ou de Castel Coz en Cap-Sizun.
Mais c'est en Bretagne insulaire où l'on retrouve les sites parmi les plus prestigieux, avec en premier lieu Tintagel en Cornwall, lieu mythique de la conception d'Arthur, mais aussi forteresse des Dumnonii aux V-VIe siècles, où l'on a retrouvé une quantité très importante de poteries méditerranéennes, témoignage du contact constant entre les Bretons et l'Empire Romain d'Orient. Un tel site était vraisemblablement occupé une partie de l'année seulement, lorsque la saison permettait la venue des navires étrangers, ou en cas d'offensive ennemie. Des fortifications en amont du promontoire, talus et palissades, complétaient l'ensemble défensif.

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Vues sur l'éperon barré de Tintagel. Sont visibles les fortifications du XIVe siècle. Photo Benjamin Franckaert.

3) Les hillforts
Les forteresses établies au sommet des hauteurs forment l'un des habitats typiques du Très Haut Moyen Age en Grande-Bretagne. Leurs tailles sont très variables. Dans les actuels Cornwall et Pays de Galles, certains hillforts connurent une occupation quasi-ininterrompue depuis l'âge du fer, certains furent même fortifiés par les tribus locales au IIe siècle, preuve de la relative autonomie allouée à ces peuples des marches de l'empire par Rome, et d'une certaine continuité culturelle et peut-être dynastique. D'autres sommets furent refortifiés, sans doute parfois ponctuellement à l'occasion d'une bataille ou d'une campagne comme le célèbre siège de Mons Badonicus évoqué par Gildas et qui vit la défaite retentissante des Saxons, mais aussi durablement pour surveiller une frontière, ou comme résidence du potentat local. On peut leur rattacher les ring forts, caractérisés par des talus concentriques et aussi très fréquents en Irlande, même si non nécessairement établis sur des hauteurs.
Le plus célèbre mais aussi le plus imposant des hillforts de la période sub-romaine est sans conteste celui de South Cadbury, dans le Somerset, sur le territoire des Durotriges, fouillé notamment par Leslie Alcock dans les années 60-70 et qui a encore beaucoup à nous révéler. Les locaux au XVIe siècle nommaient l'ancienne forteresse du nom de Camelot et y situait donc le palais d'Arthur. Le seigneur des lieux, aux alentours de l'an 500, était un homme très puissant, peut-être roi des Durotriges voire dominant le sud-ouest de l'île. On estime à presque un millier le nombre d'hommes nécessaire pour garnir les murailles de la citadelle, ce qui est assez considérable pour l'époque. Le site était défendu par une série de talus, un mur fait de pierres et de madriers de bois (les matériaux utilisés dans d'autres forteresses sont souvent le bois ou les pierres sèches), et une porte dont la configuration était assez proche de celle des forts d'auxiliaires à l'époque romaine. Les fouilles ont également révélé l'emplacement du grand hall, dont l'architecture devait rappeler les ailes en bois d'une villa romaine, et accueillir le souverain, ses guerriers, et les artisans placés sous son patronnage.

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Plan de South Cadbury Castle.

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Vue aérienne de South Cadbury Castle.

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La porte du fort de South Cadbury, impression d'artiste.

On pourrait évoquer de très nombreux autres sites, notamment sur le continent où malheureusement l'archéologie n'a pour le moment pas mis en évidence de forteresses bretonnes bien attestées aux V-VIe siècles, même si elles sont évoquées par la tradition notamment hagiographique et la toponymie.
Là encore Ermold le Noir, décrivant au IXe siècle la résidence de Morvan est éloquent sur le sujet.
"Au milieu des forêts, entouré d’un fleuve, retranché derrière les haies, les fossés, les marécages, la demeure royale brille de l’éclat des armes et contient une garde de soldats nombreux."

V - UNE CULTURE "HEROIQUE" ?

La littérature médiévale galloise nous parle d'une société guerrière, analogue à celles des voisins irlandais ou même des Germains, où l'on voue un certain culte aux héros, où le fait d'armes individuel l'emporte sur la victoire collective. Les bardes chantent les exploits des guerriers, parfois excessivement si l'on en croît la critique que Gildas adresse à Maelgwn de Gwynedd dans le De Excidio Britanniae:
(p47), XXXIV, 6 "Tes bardes les claironnent (tes louanges), de leur voix délirante, tandis que leur salive de fieffés menteurs postillone sur tous ceux d'alentours."

L'onomastique brittonique est très riche de noms faisant référence au combat, ou de noms "totémiques" du guerrier comme Arth, l'ours, Con, les chiens, Cad, le combat. Iudicael est ainsi "généreux au combat", Maelgwn "prince des chiens" c'est-à-dire des guerriers, Budic "victorieux", Cadfael "prince du combat", etc.

Cet aspect culturel est en apparence très "barbare", et concerne sans doute davantage les Bretons de l'ouest et du nord, n'excluant pas nécessairement leurs revendications de romanité.

1) La teulu
Le terme de teulu signifie "famille" en vieux et moyen gallois, et désigne la garde rapprochée des rois (ri) et chefs (tiern) brittoniques. Il est assimilable à la truste germanique, ou au comitatus romain. Le rapport entre le roi et le guerrier préfigure déjà la société féodale. Les hommes vivent pour la guerre, se battent pour leur seigneur, qui les récompensent avec des cadeaux et des banquets. Certains rois sont réputés particulièrement généreux envers leurs hommes dans la littérature vernaculaire. Le lien entre le guerrier et son chef, c'est le talu medd, le "prix de l'hydromel".

Déjà Patrick au Ve siècle dénonçait les soldats de Coroticus qui capturaient ses nouvelles ouailles irlandaises pour les revendre comme esclaves. Gildas évoque lui aussi dans le De Excidio Britanniae ces bandes de guerriers lors de son "admonestation aux rois de Bretagne" :

(p41), XXVII "ils (les rois) portent aux nues, aussi haut qu'ils peuvent, leurs compagnons sanguinaires, orgueilleux, meurtriers et aussi adultères, ennemis de Dieu[...]"

2) Rituels martiaux
La littérature brittonique nous présente souvent les guerriers bretons allant au combat dans un état d'ébriété avancée. C'est le cas déjà évoqué des 300 hommes tombés à Catraeth dont le poème Y Gododdin fait l'élégie, 300 nobles qui auraient festoyé de vin et d'hydromel pendant une année entière, cet hydromel si doux mais véritable poison selon les mots attribués au barde Aneirin. Le Breudwydd Macsen, texte gallois médiéval relatant l'épopée - bien éloignée de la réalité historique - de Macsen Wledig, l'usurpateur Magnus Maximus, présente ses guerriers bretons s'emparant des murs de Rome après s'être enivrés là encore à l'hydromel.
C'est aussi ce que rapporte Ermold le Noir à propos de Morvan, peu avant qu'il tombe au combat contre les Francs de Louis le Pieux :

"Il (Morvan) monte en selle, pique sa monture en retenant les rênes, la fait virevolter et caracole devant sa porte. Il se fait apporter, selon son habitude, de grands pots de boisson, les saisit et les vide."
Ermold le Noir, Poème sur Louis le Pieux, vers 1630-1633.

On n'oubliera pas de mentionner le commerce insulaire avec la Méditerranée, notamment celui du vin, denrée rare appréciée des élites, ou les raids de Waroch du Vannetais sur les vignobles de Nantes, témoignage du goût des Bretons pour la boisson.

Le guerrier brittonique voue un certain culte à ses armes. Dans Culhwch, texte gallois certes du XIIe siècle, ce n'est pas seulement l'épée d'Arthur, Caledfwlch ("dure-entaille") qui est nommée, mais l'ensemble de ses armes. Réginon de Prüm mentionne les noms des chefs bretons soumis par Charlemagne gravés sur leurs lames.

Quant aux chants et aux cris de guerre, il est fait mention de l'Unbennyaeth Prydein, "Monarchie de Bretagne", dans les Livres de Blegywrt et de Iowerth, entonné pendant la préparation au combat et le partage du butin.

CONCLUSION
Nous avons donc abordé les principaux traits de l'art de la guerre chez les Bretons, insulaires et continentaux, environ du IVe au Xe siècle avec une certaine focalisation sur les Ve et VIe siècles. Certains points auraient surement mérité plus ample développement. Il est important de noter que certaines de ces "spécificités" ne sont pas restreintes aux seuls Bretons, et qu'on les retrouve chez des peuples voisins ou lointains. Il est aussi bon de faire ressortir l'idée que cette tradition martiale découle à la fois d'un héritage "celtique" et romain, ne s'opposant d'ailleurs pas foncièrement. Bien sûr, la donne ne devait bien sur pas être la même chez tous les Bretons, les insulaires de l'ouest et du nord étant par exemple réputés comme "moins romanisés". De même, les conditions géographiques et politiques ont certainement influé sur les tactiques usitées. Un peuple moins bien armé, éventuellement inférieur en nombre, mais se battant chez lui utilisera naturellement des techniques de guérilla pour compenser ses faiblesses. Un peuple riverain de la mer sera à son aise sur les flots. Le but de cette humble étude étant avant tout de mettre en évidence quelles furent justement ces us guerriers favoris des Bretons.



Benjamin Franckaert

Bibliographie
CASSARD Jean-Christophe, La guerre des Bretons armoricains au haut Moyen Age, extrait de : Revue historique, CCLXXV/1, p 3-27, 1986.
CASSARD Jean-Christophe, La tradition royale en Bretagne armorique, extrait de : Revue historique, CCLXXXI/1, p.15-45, 1988.
CASSARD Jean-Christophe, Les Bretons de Nominoë, éditions Beltan, 1990.
DARK Kenneth, Britain and the End of the Roman Empire, Tempus Publishing Ltd, 2000 & 2002.
FLEURIOT Léon, Les origines de la Bretagne, Paris - Editions Payot & Rivages, 1999 pour l'édition usitée.
FLEURIOT Léon, Les très anciennes lois bretonnes, leur date, leur texte, Landévennec et le monaschisme breton dans le haut Moyen Age, Actes du Colloque du 15e centenaire de l'Abbaye de Landévennec, pages 65-84, 1985.
GALLIOU Patrick, La défense de l'Armorique au Bas-Empire : essai de synthèse, s.l. - M.S.H.A.B., p. 235-285, 1980.
GIOT Pierre-Roland, GUIGON Philippe et MERDRIGNAC Bernard, Les premiers Bretons d'Armorique, Presses Universitaires de Rennes, 2003.
Saint Gildas, De Excidio Britanniae, traduction de Christiane Kerboul-Vilhon, Editions du Pontig, 1996.
KERNEIS Soazick, Les Celtiques: servitude et grandeur des auxiliaires bretons sous l'Empire Romain - Presses Universitaires de la faculté de droit de Clermont-Ferrand, 1998.
SNYDER Christopher, An Age of Tyrants, Pennsylvania State Press, 1998.
WAGNER Paul & REYNOLDS Wayne - Pictish Warrior AD 297–841, Osprey Warrior series, No. 50, 2002.

Ressources internet & bibliographie en ligne
CISP - Celtic Inscribed Stones Project - http://www.ucl.ac.uk/archaeology/cisp/
DERYCKERE Damien - Barbarisation et auxiliaires du Bas-Empire - viewtopic.php?f=15&t=66
FRANCKAERT Benjamin - Le De Excidio de Saint Gildas -morceaux choisis et commentés - viewtopic.php?f=39&t=126
FRANCKAERT Benjamin - Les unités bretonnes dans la Notitia Dignitatum - viewtopic.php?f=39&t=242
Gathering the Jewels - boucle britto-romaine à têtes de chevaux de Penycorddyn-mawr hillfort - http://www.gtj.org.uk/en/small/item/GTJ31525/
GUIGON Philippe - Les enceintes fortifiées du Haut Moyen Age en Bretagne, conférence du 15 Mars 2003 à Lorient
http://www.sahpl.asso.fr/SITE_SAHPL/Gui ... 3%A9es.htm
Late Roman shields and patterns taken from the Notitia Dignitatum - http://www.ne.jp/asahi/luke/ueda-sarson ... terns.html
Pseudo-Maurice - Le Strategykon - Livre VIII - traduit de l'anglais par Geta - viewtopic.php?f=55&t=96
Saint Patrick - Lettre aux soldats de Coroticus - http://www.geocities.com/branwaedd/p02.html
The British Museum Highlights - http://www.britishmuseum.org/explore/highlights.aspx
The House of the Bards - The Book of Aneirin - http://www.geocities.com/branwaedd/aindex.html
The House of the Bards - The Descent of the Men of the North - http://www.geocities.com/branwaedd/bonedd.html
Végèce - De Re Militari - http://remacle.org/bloodwolf/erudits/vegece/table.htm
VERMAAT Robert - Wansdyke Project 21 - http://www.wansdyke21.org.uk/wansdykehomepage.htm

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"Par la force d'Ambrosius roi des Francs et des Bretons d'Armorique."
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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 19 Nov 2008, 21:44 
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"Les Bretons appuieront peut-être la révolte des cités armoricaines contre le pouvoir central en 408, révolte matée par Aetius."

N'y a t'il pas ici une erreur de date?

Le passage de Procope de Césarée sur les unités de soldats "romains" subsistant tardivement dans le temps est un passage très important qui valide sans conteste l'idée d'armée traditionnelle et ordonnée après la chute de l'Empire en Occident, comme de l'obtention d'une partie de ces troupes en "Armorique". De ce point de vue, le texte se suffit déjà à lui-même.

Par contre l'affirmation de Fleuriot accordant d'emblé une origine bretonne sans que l'on sache de quelles unités Procope parle (sa description des évennements d'avant l'expédition romano-byzantine en Occident est très générale et bourrée d'erreurs...) est vachement catégorique.

L'interprétation de la référence à la "Loi de leurs pères" par fleuriot est aussi très alambiquée. L'idée de Procope est que l'Occident est toujours rattachée à l'autorité impériale maintenant détenue en Orient, ce qui conforte les prétentions de Justinien Ier. Une lecture au premier degré de ce passage semble plus crédible. Les lois de leurs pères sont alors les réglements militaires et la tradition martiale romaine que leurs ainés, leur ont transmis. Nous restons dans l'exemplarité de Procope.

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C'est à peu près ce que je pense aussi, peut-être devrais je reformuler le texte quelque peu pour mieux l'exprimer.

Citer:
"Les Bretons appuieront peut-être la révolte des cités armoricaines contre le pouvoir central en 408, révolte matée par Aetius."

N'y a t'il pas ici une erreur de date?


En 408 les cités armoricaines, suivant l'exemple des Bretons, chassent les magistrats romains, d'après Zosime. En 448 les Alains du roi Gohar interviennent contre les Armoricains sur sollicitation d'Aetius. Il y a eu une autre intervention militaire vers 430, ainsi que la bagaude de Tibatto. Dans ces événements (il faut que j'en retrouve l'enchaînement exact) je tendrai à voir une attitude sécessionniste des cités armoricaines (encore une fois, cela concerne toute la Gaule entre Loire et Seine, pas la seule future Bretagne), jusqu'à leur ralliement final par Aetius.
Effectivement c'est un peu un raccourci que de relier tel quel la révolte de 408 et la campagne de Gohar en 448.

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 20 Nov 2008, 11:52 
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Oui, cela suggérerait une coupure de près d'un demi-siècle. Mais d'après ce que j'ai pu comprendre, il n'y a pas de lien entre la situation de 408 et les évenements de 430. Le retrait de Constantin III et le rétablissement par le général Constance pour Honorius sur le continent clos l'affaire aprox. 407-411. La lettre de 410 adressée à la Britannia concerne la Bretagne insulaire.

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 20 Nov 2008, 12:05 
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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 01 Déc 2008, 00:24 
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Partie sur les troupes légères complétée. Reste à évoquer, probablement assez rapidement, la flotte et les ouvrages défensifs, ces derniers feront peut-être l'objet d'une autre synthèse plus complète à leur sujet.

Et bien sur la bibliographie, assez vaste, avec notamment un article de Damianus et la traduction du Strategykon par Geta ;)

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 01 Déc 2008, 20:35 
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o' de l'excellent travail.C'est toujours une joie de te lire Morcant


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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 05 Déc 2008, 01:23 
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Morcant a écrit:
Peuple riverain de l'océan, les Bretons furent de tout temps familiers avec la navigation, et notamment mis à contribution par Rome. Carausius, amiral de la classis britannica, la flotte de la Manche, mit à profit son poste pour usurper la pourpre à la fin du IIIe siècle, se taillant un petit empire en Grande-Bretagne et en Gaule. Sa défaite finale amena peut-être la dissolution de la flotte britannique. Cependant une flotte d'intervention rapide resta probablement en activité pour assurer la défense du tractus armoricanus et du litus saxonicum, contre les pirates germaniques, et peut-être également sur la côte occidentale de la Bretagne insulaire, pour refouler les incursions des Irlandais.

(...)...

Le pouvoir de certains royaumes bretons reposaient sur leur morllu, littéralement leur "armée de mer", avec des royaumes doubles sur les deux rives de la Manche, Bretons continentaux et insulaires s'assistant mutuellement dans les conflits, ce qui peut expliquer le succès des souverains bretons armoricains contre les Francs au VIe siècle.


A propos des "royaumes doubles", j'ai proposé (*) de reconnaître dans le fameux Conomor ou Commor l'héritier de la lignée des Marci Aurelii, qui, depuis la fin du IVe siècle, auraient exercé héréditairement la charge de praefectus classis de la Manche : d'où les trois retranchements fortifiés associés avec le personnage de *Marcus Aurelius Commorus à proximité de rias portuaires, deux continentaux (Antellum près de Brest et Boxidus près de Toul-an-Hery Plestin) et le troisième dans l'île (Castle Dore près Fowey). La partie la plus ancienne de la vita composite de saint Hervé (recte: Hoarvé) nous montre le père de ce dernier, Hoarvian, confié par Childebert à Commor, afin que celui-ci le conduise en Domnonée continentale pour pouvoir ensuite traverser plus aisément la Manche : dans ce texte, tout comme dans les vitae moyenne et longue de saint Tugdual et dans la seconde vita de saint Mélar, Commor est qualifié de "préfet du roi", titre insolite qu'il faut peut-être rapprocher de son éventuel préfectorat maritime.

Je n'ignore pas ce que cette hypothèse peut avoir d'hypothétique comme dirait M. de la Palice et comme l'a souligné en termes peu amènes certain contributeur du forum de l'Arbre Celtique, qui parle de "supposition abusive" ; mais cette hypothèse a cependant été jugée "séduisante" par A. Chédeville et je l'ai retrouvée depuis reprise à leur compte par plusieurs chercheurs.

André-Yves Bourgès

(*)« Commor entre le mythe et l’histoire : profil d’un "chef" breton du VIe siècle » dans Mémoires de la Société historique et archéologique de Bretagne, t. 74 (1996), p. 419-427.

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 05 Déc 2008, 13:01 
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Je crois que je peux ici apporter un complément d'information utile à l'appui de cette hypothèse; Sur l'aspect héréditaire et dynastique de la charge et du titre, mais aussi pour le nomen qui peut parfaitement se justifier et ne doit pas être rejeté aussi radicalement. Peut-être pas tout à fait sur la ligne proposée, mais je pense qu'une réponse possible n'ai pas bien loin de l'hypothèse initiale, je tenterai d'être prudent et je vous argumenterai ce soir le fond de ma pensée.

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 05 Déc 2008, 17:55 
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Votre théorie est particulièrement intéressante André-Yves, surtout si on y adjoint deux personnages majeurs de l'époque, à savoir Ambrosius Aurelianus (Riothamus ?) et Paulus Aurelianus. Le point sur lequel je me questionne le plus est cependant l'identification de Conomor à l'Aurelius Caninus que mentionne Gildas, il faudrait que je reprenne les différents points.
Quant à Carausius, on lui connaît un probable éponyme vers l'an 500 au Pays de Galles actuel attesté par l'épigraphie, et on connaît aussi le prestige relatif des usurpateurs comme Maxime et Constantin auprès des dynasties insulaires.

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 05 Déc 2008, 21:35 
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Bonsoir,

au nombre des hillforts, celui de Castle Dore près de Fowey offre une remarquable continuité d'utilisation depuis sa construction à l'Âge du Fer jusqu'à l'époque de la Guerre Civile. La tradition, confortée par la fameuse inscription qui figure sur la Tristan's Stone, en fait la résidence insulaire du "roi" *Marcus Aurelius Commorus, dont il a été question ci-dessus.

Voir ici, et là encore.

Les importantes fortifications (du bas Empire ?) à Beuzit en Lanmeur (Finistère), dites également Douvejou sant Melar, "les douves de saint Mélar", à proximité du village de Rumarc, pour *Run Marc, "le tumulus de Marc", où, sous le nom latin Boxidus, la plus ancienne vita de saint Mélar localise la résidence de Commor, mériteraient des fouilles approfondies.

Bien cordialement,

AYB

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André-Yves Bourgès
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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 06 Déc 2008, 00:18 
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Partie sur les ouvrages défensifs complétées, même si je n'ai rien vraiment détaillé dedans. Je terminerai bientôt l'article sur une dernière section consacrée à la "tradition héroïque" chez nos Bretons, à savoir beuveries, culte du héros et autres joyeusetés.

Citer:
Les importantes fortifications (du bas Empire ?) à Beuzit en Lanmeur (Finistère), dites également Douvejou sant Melar, "les douves de saint Mélar", à proximité du village de Rumarc, pour *Run Marc, "le tumulus de Marc", où, sous le nom latin Boxidus, la plus ancienne vita de saint Mélar localise la résidence de Commor, mériteraient des fouilles approfondies.


Tout à fait d'accord, d'ailleurs il y a un paquet de sites qui mériteraient des fouilles en Bretagne pour les V-VIIe siècles. On a vraiment très peu de sources archéologiques locales pour cette période charnière de l'histoire bretonne, surtout après le IVe siècle.

Au passage je signale cet article de Philippe Guigon, Les enceintes fortifiées du Haut Moyen Age en Bretagne, disponible sur le site de la SAPHL :
http://www.sahpl.asso.fr/SITE_SAHPL/Gui ... 3%A9es.htm

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 06 Déc 2008, 11:02 
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Bonjour,

En ce qui concerne Beuzit en Lanmeur, l'état le plus récent de la question remonte, à ma connaissance, à 1997 et se trouve à la fois chez P. Guigon, LES FORTIFICATIONS DU HAUT-MOYEN-ÂGE EN BRETAGNE, Coéd ICB- ATLA -Ce.R.A.A., p. 36-38, et chez P. Kernévez, LES FORTIFICATIONS MÉDIÉVALES DU FINISTÈRE, Coéd. ICB-Ce.R.A.A, p. 101. Ces deux auteurs, qui sont également des amis - je viens de collaborer avec le second à la rédaction d'une étude sur la Généalogie des vicomtes de Léon - ont donné à cette occasion une utile bibliographie du sujet.

L'étude déjà ancienne mais toujours pertinente de J. Deunff, « Le site du Castel Veuzit et la pierre de saint Mélar en Lanmeur », parue dans les Cahiers de l’Iroise, t. 28 (1981), p. 204-209, a l'avantage d'être accessible en ligne ici : elle donne une idée de l'ampleur et de l'intérêt du site, ainsi que des problématiques qu'il suscite.

En ce concerne plus spécifiquement le "sabot de Mélar", voici un extrait, sans appareil critique, de ma thèse de l'EPHE consacrée au dossier hagiographique du saint :

"Si donc cette histoire de prothèse métallique miraculeuse pour remplacer la main droite de Melar s'inscrit en plein dans le cadre large de la mythologie celtique, les traditions irlandaise et galloise sont apparemment muettes en ce qui concerne l'éventuelle amputation du pied gauche de leurs héros respectifs et son remplacement par le même type de prothèse magique : il s’agit à l'évidence d'un élément spécifique de la légende de saint Melar et dont il est intéressant de rechercher l'origine. En effet, c'est précisément le souvenir du pied d'airain de Melar, à l'exclusion de celui de sa main d'argent, que la tradition populaire a choisi de privilégier à Lanmeur, haut lieu sinon chef lieu du culte rendu au jeune prince martyr : depuis longtemps elle désigne sous le nom de botez sant Melar, «la botte, la chaussure, le sabot de saint Melar», une cavité qui ressemble effectivement à l'empreinte d'un pied, creusée dans un bloc de diorite, lequel gît dans les fossés de l'ancien «château» de Beuzit en Lanmeur : on a vu que l'hagiographe mélarien plaçait à Beuzit la résidence du fameux Commor, présenté en l'occurrence comme l'oncle et le protecteur de Melar .
Quelle est la nature archéologique du bloc de diorite qui présente la cavité dans laquelle les lanmeuriens veulent reconnaître l'empreinte du pied de Melar ? En l'absence de tout témoignage direct, deux hypothèses paraissent recevables.
Il pourrait s'agir d'un ancien «perron» qui facilitait autrefois la montée du cavalier sur son cheval : rappelons à cette occasion que l'enjambement de la croupe se faisant sur le flanc gauche de l'animal, c'est donc la jambe droite du cavalier qui opère ce mouvement et son pied gauche demeure alors sa seule assise. De tels perrons ont existé dans de nombreuses résidences aristocratiques et sont d'ailleurs attestés dans la littérature arthurienne et courtoise ; les auteurs de ce genre, tel Chrétien de Troyes, ont souvent préféré montrer que leurs héros masculins, grâce à leur force physique et à leur fougue, pouvaient se passer de montoirs et que l'usage de ces derniers était plutôt réservé aux femmes . Néanmoins les perrons ont été utilisé par les cavaliers tout au long du Moyen Age, en particulier avant la généralisation de l'usage de l'étrier acquise dès le XIe siècle, mais surtout au fur et à mesure que le poids de l'armure du combattant à cheval devint, pour ce dernier, un empêchement à se servir de l'étrier . Le perron servait également, bien sûr, à faciliter la mise à pied du cavalier : ainsi la pierre qui porte l'empreinte du «pied de la duchesse Anne», sur la route de Morlaix à Saint-Jean-du-Doigt, et qui a servi par la suite de socle pour une croix appelée Kroaz ar rouanez, «la croix de la reine», érigée en commémoration du passage de la reine et duchesse Anne de Bretagne en 1505, était en fait le perron utilisé par ceux des pèlerins qui voyageaient montés et qui s'obligeaient, selon l'usage, à descendre de leur monture à cet endroit pour terminer à pied leur pèlerinage vers la relique du Baptiste .
L'autre hypothèse renvoie à ce que nous connaissons de certains rituels d'intronisation et que les mythologues désignent «monosandalisme» : dans certaines circonstances précises et le plus souvent à l'occasion de cérémonies de passation de pouvoir ou d'accession au pouvoir, on retrouve, aussi bien en Bretagne qu'en Irlande ou en Ecosse, des pierres de serment creusées de l'empreinte d'un pied ; l'impétrant — chef religieux ou chef civil — devait, pour que son pouvoir fût reconnu, mettre un pied dans l'empreinte en question et prononcer et/ou écouter telle formule convenue .
Quoi qu'il en soit de l'une ou l'autre de ces hypothèses, l'hagiographe mélarien, confronté à la trace physique de ce qui était interprété localement comme l'empreinte du pied gauche du saint — et que le frottement d'un pied naturel, même chaussé, n'aurait pas pu occasionner — a 'inventé' la prothèse d'airain : ainsi le phénomène physique d'usure de la pierre pouvait-il être expliqué 'rationnellement' et en même temps contribuer à l'édification de la légende du jeune prince martyr honoré en ce lieu.
On constate ainsi, et la remarque ne semble pas encore avoir été faite, que le mythème du pied d'airain, qui se retrouve dans toutes les pièces du dossier littéraire mélarien — à Amesbury, à Paris ou à Meaux — s'inscrit donc dans un contexte très localisé qui vient renforcer l'hypothèse de l'origine spécifiquement lanmeurienne de la tradition transmise par la *vita Ia de saint Melar. En outre, B. Merdrignac a souligné le mouvement de 'rationalisation' dans le traitement des thèmes hagiographiques traditionnels qui lui paraît caractériser les vitae de l'époque romane (XIIe-XIIIe siècles) ; si tant est que la *vita Ia de saint Melar soit plutôt à dater du dernier tiers du XIe siècle, comme nous nous sommes efforcé de le démontrer , elle pourrait donc constituer un témoignage relativement précoce de ce courant 'rationalisant' dans lequel elle s'inscrit de toute façon".


Bien cordialement,

André-Yves Bourgès

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 06 Déc 2008, 13:29 
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Merci beaucoup pour cet extrait André-Yves. J'ai eu l'occasion d'observer une telle éventuelle "pierre d'intronisation" à Tintagel justement en 2007, là aussi faîte pour un pied gauche. En voici un cliché :

Image

J'en connais un autre exemple à Dunadd, forteresse des Gaels du Dal Riada, et il me semble qu'une semblable tradition ai eu cours à Brest encore au Moyen-Age. Je ne sais pas si le phénomène existe en dehors des pays "celtiques".

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 Sujet du message: Re: Particularismes guerriers chez les Bretons
Nouveau messagePublié: 06 Déc 2008, 14:14 
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Morcant a écrit:
Merci beaucoup pour cet extrait André-Yves. J'ai eu l'occasion d'observer une telle éventuelle "pierre d'intronisation" à Tintagel justement en 2007, là aussi faîte pour un pied gauche. En voici un cliché :

Image


Merci pour la photo : est-elle votre propriété et me permettez-vous de l'utiliser avec votre copyright ?

Morcant a écrit:
... il me semble qu'une semblable tradition ai eu cours à Brest encore au Moyen-Age. Je ne sais pas si le phénomène existe en dehors des pays "celtiques".


Cette question a été étudiée par B. Tanguy, "Le roi de Brest", dans Etudes sur la Bretagne et les pays celtiques. Mélanges offerts à Yves Le Gallo, Brest, 1987, p. 463-473.

Ces rites d'inauguration où figure souvent le monosandalisme ont été étudiés pour l'Irlande par E. Fitzpatrick, Royal Inauguration in Gaelic Ireland, c.1100–1600: a cultural landscape study, Woodbridge, The Boydell Press, 2004, dont voici le CR par Salvador Ryan (National University of Ireland, Maynooth), qui relève l'approche concernant les pierres avec empreinte de pied :
Citer:
Footprint impressions and their relationship with inauguration stones are next explored. These elusive features, for which little archaeological evidence exists to connect them to later inauguration rites but which loom large in Irish mythology, may have been a feature of the early rather than later medieval period, suggests Fitzpatrick, who points to the significant number of these stones found at early ecclesiastical sites in support of her argument. The rite of the single shoe, on the other hand, dates from a much later period – the fifteenth and sixteenth centuries. Fitzpatrick sets out to discover the purpose behind the shoe, which she claims was a gesture of support by leading vassals for the authority of their overlords. In her discussion of the symbolism of the single shoe (and the rite of monosandalisme in general), Fitzpatrick is not afraid to venture not only into the world of classical mythology but also into anthropological studies by scholars such as Marc Bloch for answers (see especially pp 125–7). This approach is both welcome and refreshing.


Le livre d'Elizabeth Fitz-Patrick est partiellement consultable ici.

En ce qui concerne l'extension de ce type de rituel en dehors des pays celtiques, il faudrait lire F. Delpech, "Le rituel du ‘Pied déchaussé’, Monosandalisme basque et inaugurations indo-européennes", dans Ollodagos, t. 10 (1997), p. 55-115.

Bien cordialement

AYB

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